titanic

Avertissement

Marilyne est une jeune femme de trente ans qui n’ose pas quitter la protection de ses parents âgés. Deux sentiments négatifs la tourmentent : la peur et la honte. La honte d’être différente et la peur de cette société qui, croit-elle, la juge en permanence. C’est pour avoir peu ou prou vécu cette situation voilà une trentaine d’années, et l’avoir transcendée, que j’adresse cette lettre de soutien à Marilyne. Mais, au-delà, le but de cette lettre ouverte est d’attirer l’attention sur nous, les « différents », les insoumis de la première heure qui sommes dans la panade pour avoir, dès le berceau ou presque, résisté aux diktats de l’ordre établi.

J’ai rencontré Marilyne dans un groupe thérapeutique de paroles organisé par des travailleuses sociales formées à cette pratique. Des adultes ayant des problèmes psychologiques s’y côtoient et échangent leurs expériences dans le calme et le respect de l’autre. Le groupe de paroles est une sorte de miroir dans lequel, souvent, on a la surprise de s’apercevoir.

Chère Marilyne,

Puisque tu as décidé de ne plus assister au groupe de parole et que j’ai de la sympathie pour toi, je vais t’écrire ce que je t’aurais sans doute dit au fil des entrevues, ainsi que d’autres choses que je n’aurais certes pas eu le loisir d’aborder.

Si je me réfère à ce que tu nous a confié au cours des précédentes séances, il me semble que nous avons, toi et moi, avec vingt-cinq années d’écart, un parcours présentant certaines similitudes. Voici, très brièvement, le mien.

Né en 1947, il me plaît à dire que j’ai été élevé dans un cocon d’amour, entre mon père, ma mère, ma grand-mère paternelle et ma grande sœur, souvent absente pour cause d’études. Mes parents étant tous deux dans l’enseignement primaire, j’ai été leur élève jusqu’à mon entrée en sixième. Un bon élève, sans favoritisme particulier, un élève heureux de vivre. Le jour de mon entrée au lycée, ma vie bascula dans l’horreur : ma véritable confrontation avec la société (le microcosme lycéen) fut une catastrophe personnelle. Fini l’amour familial et « bonjour » la violence ordinaire ! J’eus presque quotidiennement la peur au ventre jusqu’à ce que je redouble ma première dans un autre lycée, plus petit et rural. Et cette peur ne sembla vraiment me quitter qu’au cours de ma vingt-quatrième année, lorsque j’embrassai la carrière de représentant de commerce. Heureusement ! Je gardai néanmoins quelques séquelles, notamment un manque de confiance en moi. Vers trente ans, par exemple, je me demandais encore parfois comment mes clients pouvaient faire confiance, au cours de tractations financières importantes, au « gamin » que je me sentais être. En fait, ils faisaient confiance à l’adulte qui se tenait devant eux et que j’étais réellement. De la même façon que les gens qui croisent ton chemin ne voient de toi que ton image extérieure : une jeune femme de laquelle émane un charme certain, intelligente, qui s’exprime avec à-propos et raisonne juste. Si, à l’intérieur, l’image est plus floue, ils ne s’en aperçoivent pas. Ce qui veut dire que l’image que tu as de toi est erronée. Peut-être, comme moi autrefois, te crois-tu toujours un enfant : c’est faux, tu es un adulte à part entière, un bel adulte – une belle adulte ! – susceptible de rivaliser avec quiconque.

Cette peur qui hanta toute ma jeunesse me fit prendre l’école en horreur. Néanmoins, en tant que fils d’instituteur, il aurait été malvenu que je ne fasse pas d’études. Et puis, quoi faire d’autre ? Très jeune, j’avais manifesté le désir d’être menuisier ; mais à cette époque, les métiers de l’artisanat étaient méprisés, dévalorisés. Alors les études secondaires me poursuivirent jusqu’en 1968, en vain. Service militaire en Allemagne, puis un premier travail, plutôt manuel, dans une immense aciérie de Lorraine. Ensuite, l’emploi de représentant dont j’ai déjà parlé. Puis d’autres emplois, toujours en rapport avec le commerce. Or, je n’étais pas fait pour le commerce ; un ami, perspicace, me l’avait fait remarquer ainsi : « Yves, tu es trop gentil pour être commerçant ! » En fait, je n’ai jamais su vraiment, professionnellement, pour quoi j’étais fait… pas étonnant alors que je sois en chômage depuis plus de neuf ans !

J’ai pris conscience, voilà quelques années, que mon échec scolaire – et donc, par la suite, professionnel –, s’il était certes dû à cette peur de la société, avait aussi pour origine mon refus de l’enseignement proposé. Refus de la violence de l’enseignement (ou de l’enseignement de la violence ?), refus d’apprendre sous la contrainte des choses dont je ne voyais pas l’utilité et à propos desquelles, souvent, j’étais en désaccord. Evidemment, pour les professeurs, j’étais un cancre. En réalité, inconsciemment, je refusais d’entrer dans le moule, je refusais le conditionnement à devenir un bon petit acteur du système capitaliste. Dans notre société, c’était bien sûr inadmissible ! Aussi, contraint, forcé et disons-le franchement, craignant moi aussi la différence, m’intégrai-je sans enthousiasme à la société professionnelle et à la société tout court. Suivit alors une période d’une douzaine d’années durant laquelle je fus en quelque sorte subjugué par le Système : le conditionnement m’avait rattrapé. Puis des fissures apparurent et s’élargirent peu à peu au fur et à mesure que je prenais la mesure lucide et réelle des limites du Système. Après lui avoir laissé les quelques plumes que je possédais, je consommai sa rupture. Depuis, perdu dans la campagne bretonne, je me croyais un cas isolé et… unique. Or, voilà deux semaines, dans un ouvrage d’Albert Jacquard, célèbre généticien français, j’ai eu la surprise de lire ceci :

« A dix-huit ans, j’avais été comblé par ce que je ressentais comme une victoire personnelle (son entrée à Polytechnique). J’avais cru faire un choix délibéré, affronter des obstacles que je m’étais désignés, progresser vers l’autonomie. J’avais alors certes « gagné », mais sans me rendre compte que la véritable victoire aurait été la remise en question des règles du jeu. Mes succès étaient dus à ma capacité à comprendre ce que les programmes me demandaient de comprendre, à absorber la nourriture proposée ; j’avais accepté l’attitude demandée à l’enfant : « mange ta soupe » ; j’avais respecté l’ordre établi et, par mon acceptation, je l’avais conforté.

Avec ce comportement, celui qui veut avant tout « réussir » entre à Polytechnique ou à l’ENA, il fait une belle carrière, il peut justifier le sort confortable que lui accorde la société par l’efficacité de son action. Oui, il est un bon ingénieur, un bon scientifique, un bon gestionnaire ; il est compétent, il est honnête. Il a bien mérité sa Légion d’honneur. Il fait partie de l’élite.

En réalité, son rôle est celui d’un soutier du Titanic, lançant avec vigueur des pelletées de charbon dans la chaudière pour accélérer la « marche » vers l’iceberg. Se contenter d’être efficace, c’est ne pas se demander au service de quel demain est mis l’effort d’aujourd’hui ; c’est trahir sa condition d’homme. (C’est moi qui souligne).

Un demi-siècle plus tard, j’ai enfin compris qu’en chaque acte, l’important est sa finalité. J’aimerais t’aider (il s’adresse à un arrière-petit-enfant à naître) à en prendre conscience avec moins de retard, à être capable dès maintenant de ne pas laisser tes succès t’aveugler. »

Tu l’as bien compris, Marilyne, le « soutier du Titanic » est la représentation imagée de tous ces gens en accord aveugle avec le système capitaliste qui, pourvu qu’ils acquièrent du pouvoir d’achat et de l’importance, se moquent éperdument des ravages qu’ils occasionnent parmi la société et la nature. Dans ce texte, Albert Jacquard met en cause l’élite de la nation, mais les « soutiers » se rencontrent à tous les niveaux de la population.

Et puis, hier soir, je tombe en arrêt sur un texte de Michel Onfray, professeur de philosophie et auteur prolifique, tiré de son dernier livre, Antimanuel de philosophie, ouvrage destiné à jeter sur la philosophie, à l’intention des élèves de terminale, une lumière différente de celle académiquement reconnue :

« Pourquoi votre lycée est-il construit comme une prison ? Parce que dans cet endroit comme partout ailleurs, on n’aime pas la liberté et qu’on s’entend magnifiquement à la contenir, la réduire, la contraindre ou la limiter au maximum. (…) L’usage libre de son temps, de son corps, de sa vie engendre une angoisse plus grande que si l’on se contente d’obéir aux instances génératrices de docilité – la famille, l’école, le travail et d’autres occasions d’en finir avec la liberté au profit d’une sécurité offerte par la société : une profession, un statut, une visibilité sociale, une reconnaissance par l’argent, etc. Voilà pourquoi, pour éviter l’angoisse d’une liberté sans objet, les hommes aiment si souvent se jeter dans les bras de machines sociales qui finissent par les ingérer, les broyer, puis les digérer.

Dès votre plus jeune âge, l’école vous prend en charge pour vous socialiser, autant dire pour vous faire renoncer à votre liberté sauvage et vous faire préférer la liberté définie par la loi. Le corps et l’âme sont façonnés, fabriqués. On inculque une façon de voir le monde, d’envisager le réel, de penser les choses. On norme. L’écolier du primaire, le collégien, le lycéen, l’étudiant des classes préparatoires subissent l’impératif de rentabilité scolaire : les points à accumuler, les notes à obtenir, au-dessus de la moyenne de préférence, les coefficients qui décident de ce qui est important ou non pour bien vous intégrer, les livrets qui constituent autant de fiches de police associées à vos mouvements administratifs, les copies à rédiger selon un code très précis, la discipline à respecter dans le moindre détail, l’objectif du passage dans la classe supérieure, le théâtre du conseil de classe qui examine l’étendue de votre docilité, la distinction des sections en fonction des besoins du système, l’obtention des diplômes comme autant de sésames, même si, en soi, ils ne servent à rien : tout vise moins pour vous une compétence (sinon pourquoi n’être pas bilingue après sept années d’apprentissage d’une langue étrangère ?) qu’une mesure de votre aptitude à l’obéissance, à la docilité, à la soumission aux demandes du corps enseignant, des équipes pédagogiques et de direction. (…)

Aux plus dociles, à ceux qui renoncent le plus visiblement à leur liberté individuelle, la société reconnaissante distribue des gratifications : emplois, postes de responsabilité, autorité déléguée, grade dans la hiérarchie, puissance sur autrui, salaires qui permettent de consommer, donc d’apparaître tel un individu modèle d’intégration. Diplômes, carrière, travail, revenu : la société ne ménage pas ses cadeaux aux éléments les plus décidés à collaborer à son projet. (…) Une poignée seulement résiste aux appels de la sirène pour préférer une plus grande liberté, même s’il faut le payer d’une moins grande sécurité ou d’une moindre visibilité sociale. A vous de choisir : serez-vous de cette poignée ? »

Ces deux textes, quarante ans plus tard, me confortent dans mon refus de l’enseignement. Il me semble que ce comportement était inscrit dans ma nature et que les circonstances de ma vie se sont combinées de façon à ce que j’en arrive à résister à l’ordre établi. Mes échecs apparents n’en sont pas, dans ce sens qu’ils étaient nécessaires à mon évolution.

Et toi, Marilyne, ne serais-tu pas toi aussi une résistante ? N’as-tu pas l’impression de faire partie de cette « poignée qui résiste aux appels de la sirène » ? Mais peut-être n’en as-tu pas encore conscience ? Pourtant, comme moi, tu vis au quotidien une « moins grande sécurité et une moindre visibilité sociale ». Tu en éprouves, je le crois, une certaine honte. Là encore, tu ne devrais pas. Bien sûr, si tu te compares aux « dociles », tu ne peux que déplorer l’absence de « diplômes, carrière, travail, revenu ». Et ce ne sont pas eux qui vont te détromper ! Or, j’en suis persuadé, tu n’es pas de leur race, Marilyne, tu es de celle des résistants, et c’est une race noble et courageuse. Ne faut-il pas être noble pour préférer la pauvreté libre à l’aisance soumise ? Ne faut-il pas être courageux pour supporter l’inconfort d’une existence à contre-courant ? Reste que c’est une position délicate, car au sein du Système, notre liberté pauvre dépend des miettes que les « dociles » consentent à nous laisser. « Et ne vous plaignez pas, disent-ils, car dans d’autres pays vous n’auriez pas même de miettes ! » Et leurs regards de se tourner vers l’autre côté de l’Atlantique.

Sais-tu, Marilyne, que nous pourrions aisément envisager un jumelage avec certains Indiens d’Amérique ? Les Indiens actuels se partagent en deux tendances : les Indiens « traditionnalistes » attachés, comme l’adjectif l’indique, à leurs traditions ancestrales, opposés à l’exploitation industrielle des réserves, et les Indiens « progressistes » qui, sans rejeter radicalement les traditions, sont néanmoins ouverts à l’American Way of life et à tout ce qu’il sous-entend. Comment ne pas nous reconnaître dans ces Indiens « traditionalistes » qui préfèrent rester pauvres et assistés, que riches et libres. Mais qu’est-ce que la liberté dans un pays libéral ? C’est l’obligation d’accepter les règles économiques de ce système et d’entreprendre des activités rentables et non désintéressées qui, pour la plupart, s’exercent au mépris de la Terre et de l’individu. Tu vois que ce sont eux, les traditionnalistes, nos véritables cousins d’Amérique !

Michel Onfray, dans le même ouvrage, pose la question suivante : « Le smicard est-il l’esclave moderne ? C’est vraisemblablement le cas si l’on définit l’esclave comme l’individu qui ne possède pas mais appartient à un tiers à qui il est obligé de louer sa force de travail pour survivre. Bien sûr, on peut encore trouver pire que le smicard : le chômeur en fin de droit, le sans-domicile fixe, les prostitués de tous âge et de tous sexes ou, hors d’Europe, les enfants au travail ou les adultes qui passent plus de douze heures par jour à une activité payée quelques francs, de quoi acheter du pain et des légumes. Dans tous les cas, ces individus croupissent en victimes du capitalisme qui, dans sa version libérale, se caractérise par un usage de la technique exclusivement indexé sur l’argent, le profit et la rentabilité. Est esclave quiconque subit ce processus et joue dans la société un rôle dégradant qu’il n’a pas le luxe de refuser. (…)

L’esclave d’aujourd’hui, c’est aussi l’individu privé de relations humaines, coupé du monde ou relié à lui par des réseaux de providence (l’ANPE, l’aide sociale, les associations humanitaires, restaurants du cœur, ATD Quart Monde, etc.). »

Dans le premier texte, Michel Onfray dit que nous sommes libres, et dans le second, des esclaves… ça n’a pas de sens ! Oh que si ! Nous avons en effet deux casquettes : celle de l’insoumis, libre comme l’air et dispensé des fastidieuses contraintes liées à l’emploi que supportent les « dociles », et celle du « fauché » soumis au bon vouloir de l’autorité et n’ayant pas le luxe, sous peine de complète déchéance, de refuser ses exigences.

Voilà encore deux siècles, les Indiens, symboles vivants de l’insoumission, pouvaient encore vivre de chasses, de cueillettes et de polyculture ; ils pouvaient vivre bien et sans peine. Or, même eux, concentrés sur de maigres réserves, ne le peuvent plus dorénavant. Tout à été fait, dans les nations dites civilisées, pour contrôler l’ensemble des ressources possibles et les faire passer par la filière du productivisme afin d’en tirer le maximum de profit. Au nom de la rentabilité, on a tué les activités de subsistance ; et celle des insoumis, magnanimement, est assurée par les « tueurs » eux-mêmes. Nous sommes à leur merci, et dans notre apparente liberté nous sommes bien aussi leurs esclaves.

Ils se plaisent à croire que nous sommes les laissés-pour-compte de la société productiviste. Si cela leur chante… En réalité, nous sommes l’avant-garde de l’Après-capitalisme, lorsqu’une masse critique de « dociles » aura pris conscience qu’elle est au moins aussi réduite en esclavage que nous. Nous sommes les soldats de cette avant-garde, ceux qui sont au feu et qui essuient des tirs de barrage. Il est dorénavant absolument nécessaire que nous rencontrions capitaines et généraux afin d’inventer ensemble un autre mode d’exister indépendant du profit et de la rentabilité. Et si nous demandions conseil à nos vrais et purs cousins d’Amérique ?

Alors, Marilyne, monteras-tu avec moi sur le front ?

Yves Emery