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Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, j’ai longtemps pratiqué l’animisme à mon insu. Il me semble que cette disposition d’esprit s’est révélée dès mon plus jeune âge. Peut-être même était-elle innée ?

Je suis un enfant de la ruralité. Je suis né dans un département dont la forme semble révéler l’une de ses principales cultures : la betterave. Je suis né au sortir de la guerre, au sein d’une famille qu’elle n’avait pas amputée mais qui en avait cependant durement souffert : mon père avait été cinq ans prisonnier en Allemagne; mon grand-père soufflé par une bombe durant l’exode, tenu pour mort par un médecin militaire… mais qui vécut tout de même les vingt-cinq années suivantes ; et surtout un frère et une sœur jumeaux, nés avant terme en 1946, que le sous-équipement de la période post-guerrière ne permit pas de maintenir en vie plus de quelques jours. Et moi, guère plus âgé d’un an, qui faillit suivre le même chemin. Je fus donc élevé dans du coton. Est-ce pour cela que je développai une sensibilité accrue, mais parfaitement déplacée au regard de celle de la plupart de mes petits camarades ? La vision de Blanche-Neige entourée et câlinant les animaux de la forêt me faisait défaillir de plaisir, là où les camarades en question auraient torturé et massacré cette faune trop confiante. D’ailleurs ils ne s’en privaient pas, tirant, avec frondes et carabines à air comprimé, sur les bestioles environnantes. Comme le chat, qui saute sur tout ce qui bouge… de plus petit que lui. Cet instinct prédateur me faisait complètement défaut. Au contraire, je manifestais un profond respect pour le vivant… mais en arrivai à me sentir anormal : lorsque je compris que la société est contrôlée par la violence « ordinaire », je n’eus de cesse que de m’endurcir le cœur.

Avec le recul du temps, j’ai l’impression d’être né animiste, c’est-à-dire donnant la même importance et la même considération à toutes les espèces vivantes, à la terre et aux rochers. Et que c’est au contact des individus sous l’influence des religions monothéistes – religions dans lesquelles l’âme des ancêtres a abandonné la nature, c’est-à-dire les animaux, les végétaux et le sol, pour rejoindre le Dieu unique dans le Ciel, autorisant ainsi l’homme à massacrer la nature à son gré et son plaisir – que je me suis corrompu – et j’insiste bien sur ma propre responsabilité – , afin de m’intégrer, afin de rallier cette société majoritaire devenue aveugle à la souffrance, lorsqu’elle n’est pas la sienne. C’est un trait de la jeunesse de vouloir ressembler aux autres, de tenir à se noyer dans la masse. Je n’y ai pas fait exception.

A défaut de fronde ou de carabine, je commençai par lancer des cailloux en direction des oiseaux. Un jour, d’un arbre vers lequel j’avais tiré, tomba quelque chose, un pauvre moineau s’étant trouvé sur la trajectoire de la pierre. J’ai encore le souvenir très net de mon désespoir face à cette petite vie que je venais de voler. Sans doute a-t-elle retardé un passage à l’acte plus conséquent, qui survint cependant lorsque je fus en âge de tenir un fusil : je devins chasseur. Auparavant, j’étais également devenu pêcheur. Avec, pour chaque prise, chaque proie, ce sentiment de puissance que donne le fait d’avoir vaincu un animal sur son propre terrain, mais aussi, corrélativement, ce tressaillement de culpabilité et de tristesse de même origine. Culpabilité et tristesse qui se retrouve chez tous les peuples de chasseurs-cueilleurs, dans les rites entourant la chasse, la pêche et la cueillette.

Je restais animiste dans l’âme… et bien sûr à mon insu. Sans doute un atavisme venu du fond des âges qui, parallèlement à mon existence d’être moderne, se rappelait régulièrement à mon bon souvenir. Il accumulait les indices pour plus tard, pour l’époque où mon obscurité « sociétale » finirait par se dissiper. Ainsi, par exemple, une nuit je rêvai que j’étais à l’affût aux pigeons. En arrive un que je tire juste lorsqu’il passe à la verticale de l’endroit où je suis posté – le coup du roi, si ma mémoire est bonne. Il tombe à quelques mètres de moi ; il n’est que blessé, et je dois l’achever. Eh bien, le lendemain, jour de chasse, cette scène s’est reproduite dans les moindres détails ! Longtemps après, j’ai appris que ce genre de rêve favorisait parfois les primitifs ou les chamans dans les jours précédant la chasse.

Et ma corruption dura vingt-huit ans, plus d’un quart de siècle… ce qui n’est pas rien. Elle persista le temps que ma vie professionnelle restât confrontée à la violence ordinaire, c’est-à-dire durant toutes ces années où il me fallut « hurler avec les loups ». Les loups, je les croisai d’abord à l’école, tant chez les professeurs que chez les élèves, ensuite durant le service militaire, puis dans la grande industrie, la représentation commerciale et divers boulots alimentaires. Je crus, avec la fréquentation d’une frange de la population concernée par l’environnement, avoir retrouvé l’Eden originel ; il me fallut tout de même douze ans pour prendre conscience et accepter que ces gens hurlent autant que les loups… tout en se croyant devenus des agneaux : retour à la case départ ! Ce n’est qu’en cessant toute activité professionnelle, en devenant chômeur de longue durée et en m’isolant dans la campagne bretonne que je mis un terme à ces comportements néfastes qui obscurcissaient mon ciel animiste. Et à partir de là, c’est-à-dire de l’année 1997, l’année de mes cinquante ans, ce fut un feu d’artifice permanent… à cela près qu’entre deux fusées, il se passait quand même quelques mois, voire des années. Un retour à la Nature ponctué d’épisodes jubilatoires. Ainsi :

Un mouvement spontané, quelques mois après avoir emménagé dans ce hameau breton, m’a amené à m’intéresser aux morceaux de bois flottés, c’est-à-dire à des tronçons de branches ou de racines arrachés aux arbres des rives du Lié, la petite rivière torrentueuse qui passe au pied du hameau, roulés, creusés au gré des courants et des crues. Aussi ai-je pris l’habitude, au cours de mes balades, d’en ramasser certains, soit qu’ils me rappellent la forme d’un animal, soit plus simplement que leur seul aspect m’interpelle. Une fois séchés, nettoyés et, pour certains, rognés de quelques fragments indésirables, je les ai disposés en exposition dans l’ancien atelier ainsi que dans la plupart des pièces de l’appartement… J’en ai aussi donné plusieurs à des parents et amis.

Or, durant l’hiver 2001 nous avons été invités, mon amie et moi, à passer quelques jours à Paris – au passage, autant je me sens chez moi à la campagne, autant je souffre le martyre dans l’atmosphère confinée et polluée de la capitale : je dus faire un effort sur moi-même ! Mais, puisque nous étions sur place, je proposai un jour d’aller visiter le musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie… afin d’admirer, entre autre, ses collections d’art aborigène. Arrivé dans la salle consacrée à l’Australie, quelle ne fut pas ma surprise de constater que les Aborigènes avaient opéré sensiblement de la même façon que moi – à cela près qu’ils avaient l’antériorité pour eux ! – et que le musée présentait comme œuvres d’art des morceaux de bois essentiellement travaillés par la nature et évoquant des animaux. Ce « cousinage » dans l’art m’incita alors à penser que mon engouement pour les morceaux de bois flotté relevait, d’une manière inconsciente, du désir de me rapprocher de l’état primitif et surtout de sa philosophie.

Six années se passèrent avant qu’une autre rencontre me permette de comprendre que l’enjeu de ce violon d’Ingres n’était pas seulement l’acquisition de la connaissance de la philosophie des sociétés primitives, mais bien davantage la découverte de l’omniprésence de l’inconscient, les primitifs ayant en effet plus souvent recours à l’inconscient qu’à la raison, à l’inverse de la société occidentale.  Ainsi, en 2007 je suis entré en relation épistolaire avec une dame sur le thème de l’évolution psychique. Dans l’un de mes courriers, je lui ai parlé d’un épisode durant lequel, chez des amis de  l’Orléanais, j’avais commencé la lecture d’un ouvrage de Jung, L’homme et ses symboles, sans pouvoir la terminer. Ma correspondante me répondit alors qu’elle était en possession de ce livre et qu’elle me le prêterait volontiers. C’est un ouvrage collégial dans lequel, néanmoins, l’intervention de Jung est la plus importante. Les autres textes proviennent de certains de ses proches collaborateurs. Ainsi, dans l’un d’eux, intitulé « Les mythes primitifs et l’homme moderne », son auteur, analyste, relate, entre autre, le rêve de l’une de ses patientes, femme cultivée issue d’un milieu fortuné :

« Je trouvai quelques étranges morceaux de bois, non pas sculptés, mais admirablement façonnés par la nature. Quelqu’un dit « L’homme de Neandertal les a apportés ». Alors je vis au loin ces hommes de Neandertal qui ressemblaient à une masse sombre, sans que je pusse n’en distinguer aucun. Je pensai à emporter un morceau de leur bois. (…) »

L’analyste interprète ce fragment de rêve ainsi : « Contrastant avec les goûts familiaux et le style de vie extrêmement raffiné de cette femme, son rêve la ramène à une période préhistorique plus primitive que tout ce que nous pouvons imaginer. Elle ne distingue aucun groupe social dans cette humanité archaïque. Elle voit les hommes comme une masse noire, véritablement inconsciente et collective. Mais ils sont bien vivants, et elle peut emporter un morceau de leur bois. Le rêve souligne que ce bois est naturel, et non sculpté : il provient donc d’un niveau non pas soumis aux influences culturelles, mais primordial de l’inconscient. Le morceau de bois, remarquable par cette ancienneté, relie l’expérience contemporaine de cette femme aux origines les plus reculées de la vie humaine.

Nous savons par maints exemples qu’un vieil arbre ou une plante symbolise la croissance et le développement de la vie psychique. Donc, en cette pièce de bois, la femme a acquis un symbole de ses liens avec les couches profondes de l’inconscient collectif. » (L’homme et ses symboles, de C.G. Jung, Editions Robert Laffont, 1990, page 153).

Si j’en crois ce psychologue, ma recherche de bois flotté que seule la nature a travaillé était donc une façon de me rapprocher de l’inconscient animiste. Je le crois d’autant mieux que les plus belles pièces que j’aie pu « accoucher » de la nature sont celles dont la phase de préparation fut la moins raisonnée, durant laquelle je me suis laissé guider de l’intérieur. Je me souviens, par exemple, d’une nécrose de peuplier occasionnée par l’implantation d’une touffe de gui. Le parasite avait obligé la branche à développer une excroissance de la grosseur et de la forme d’une pastèque. Affaiblie, la branche s’était rompue et avait ensuite été entraînée dans la rivière. Lorsque je la trouvai, la boule ne présentait plus que deux moignons de branche. C’est cette forme qui attira mon regard. Mais qu’en faire ? Une inspiration subite m’incita à la couper en deux hémisphères et à les emboîter l’une dans l’autre. Elles s’assemblèrent parfaitement, sans collage. J’eus alors devant moi une belle oie stylisée qui, quelque temps plus tard, fit la joie d’un couple d’amis.

« Le morceau de bois… relie l’expérience contemporaine… aux origines les plus reculées de la vie humaine. » Il me semble donc avoir été guidé – le mouvement spontané évoqué plus haut, donc issu du plus profond de mon être où ma propre volonté n’a pas cours – vers ces symboles d’un temps où seul l’animisme rassurait les hommes et leur donnait le courage d’exister. Un temps où l’homme et la nature ne faisaient qu’Un. Un temps où l’homme n’aurait jamais attenté à la Nature.

 

Cette orientation a emprunté d’autres chemins : le rêve, par exemple. Ainsi, une nuit de septembre 2000, Il semble que des gens, dont les bureaux se situent au sommet d’un immeuble, m’aient donné une mission bien particulière (sa nature s’est pourtant « évaporée » de ma mémoire au réveil !) durant laquelle je dois me méfier d’un autre groupe humain ou extra humain peuplant le bas de l’immeuble. J’arrive néanmoins à sortir du bâtiment sans encombre. Je cherche après ma voiture et ne la retrouve pas. En fait, je me demande si j’ai jamais eu de voiture : je suis si troublé que j’en oublie ma mission. Alors, des passants, en chœur, me chantent sur un rythme oriental : « Au restaurant cantonais, il vous faut y aller ! ». Ce restaurant se trouve de l’autre côté de la rue. Lorsque je m’apprête à y entrer, de nombreux convives en sortent. Je m’adresse alors aux responsables asiatiques du restaurant et leur demande si le nom d’Yves Emery leur dit quelque chose. « Oui ! répondent-ils(elles), nous avons une prière pour vous ». Je me souviens à ce moment qu’il me fallait aller chercher cette prière avant de poursuivre ma mission. »

Je l’ai analysé et interprété ainsi :

…des gens qui habitent en haut d’un immeuble : le haut, le sommet, la tête, la direction d’une entreprise réside toujours en haut de l’immeuble abritant son siège social. J’ai donc rencontré un ou des « directeurs »… un ou des directeurs d’inconscience, rêve oblige. Et si, en fait, j’avais tout « bonnement » rencontré le Soi ?

…je dois me méfier de ceux qui habitent en bas : donc du petit personnel, des sans-grades, qui symbolisent probablement des sentiments inférieurs, des pensées négatives, de l’étroitesse d’esprit, un manque de tolérance. Peut-être s’agit-il néanmoins de l’esprit étriqué d’autres personnes, mais j’en doute : le rêve symbolique concerne essentiellement son univers intérieur.

… je cherche ma voiture : la voiture symbolisant l’énergie vitale – ce qui me « conduit » dans la vie – je me demande si j’ai jamais eu de voiture, donc si j’ai jamais eu d’énergie vitale. Il y a de quoi être troublé ! Cela sous-entendrait que depuis ma naissance, je me traîne dans la vie ; que je n’ai rien fait de véritablement vivant, de véritablement lié à l’Energie. Dure perplexité ! Pas étonnant que j’en oublie ma mission !

… des passants me chantent : des passants, des inconnus, l’inconnu, ce dont j’ignore la nature… peut-être transcendantale ? Jung dit qu’un inconnu, dans un rêve, symbolise l’inconscient. Et ils m’adressent un chant : or, le chant est un signe d’encouragement, un soutien d’un niveau supérieur.

… « Au restaurant cantonais, il vous faut y aller ! » : le restaurant, ce lieu ou l’on absorbe habituellement de la nourriture matérielle devient, dans le rêve, une source extérieure de matière à réflexion, voire d’énergie spirituelle. Et un restaurant chinois, par-dessus le marché !

A ce stade, je dois faire une parenthèse : lorsque ce rêve survient, j’ai commencé, depuis plusieurs jours, la lecture d’un ouvrage sur la physique moderne. Depuis le temps que j’entendais parler de la théorie des quanta et de la relativité, j’ai eu subitement envie d’en savoir plus sur ces sujets. Des amis auxquels j’ai rendu visite quelques jours auparavant m’ont prêté un livre : Le Tao de la physique (Editions Tchou, 1979). Son auteur, Fritjof Capra, physicien de renommée internationale, y effectue un parallèle entre la physique moderne et le Tao, l’un des grands courants de la pensée chinoise, religion cosmique qui étudie l’univers et ses lois, la place et la fonction de l’homme dans cet univers, ainsi que celle des autres êtres animés. Dès le début de ma lecture, je me suis senti en harmonie avec les principes de ce Tao dont j’avais déjà entendu parler, sans y prêter particulièrement attention, le considérant a priori comme un orientalisme de plus. Et voilà qu’après quelques jours de lecture, je fais un rêve qui me conseille de visiter le « restaurant cantonais ». Dès mon réveil, ce matin-là, je suis convaincu que le restaurant cantonais ne peut être que la symbolisation du Tao, cette « source extérieure d’énergie spirituelle », pour reprendre les termes d’un dictionnaire des rêves.

… de l’autre côté de la rue : la rue, la route, symbolisent le chemin de vie. Le restaurant cantonais se trouve sur le trottoir d’en face, le trottoir qui est parallèle à celui que j’emprunte dans le rêve. Avec ce que j’ai appris depuis à propos du Tao, je sais que voilà déjà longtemps que ma façon de vivre est parallèle à ses principes. Il me suffit donc de « changer de trottoir » sur mon chemin de vie pour y parvenir.

… de nombreux convives en sortent : ils ont fini de manger, ils ont le ventre plein, le restaurant s’est vidé, il a fini de servir. Or, le taoïsme est très ancien, avec plus de trois mille ans d’existence. Comme dans d’autres religions plus proches de nous, la pureté originelle du message s’est trouvée malmenée, détériorée, détournée au fil des siècles. Ce restaurant vidé de ses dîneurs semble indiquer que celui qu’on m’a conseillé de visiter, c’est l’ancien, celui qui a beaucoup servi mais qui sert beaucoup moins, le taoïsme des origines.

… nous avons une prière pour vous : la prière symbolise un appel à l’aide ou une demande de conseil. Dans ce rêve, à mon sens, la prière est utilisée dans une autre acception : les Chinois étant des gens extrêmement polis, « ils » me prient par conséquent de bien vouloir accepter cette nourriture spirituelle qu’ils mettent à ma disposition.

Fritjof Capra, dans son Tao de la physique, n’énonçant pas suffisamment clairement, à mon goût, les principes du taoïsme – ce n’était pas non plus l’objet principal de son livre –  je me mets à la recherche, dans les jours qui suivent, d’un « restaurant cantonais »… ayant pignon sur rue.

Avec le recul du temps, je sais maintenant que j’aurais pu en trouver un – les ouvrages sur le Tao sont assez nombreux – qui me dégoûte à jamais du taoïsme. En effet, les Chinois, au moins les intellectuels chinois, semblent être des gens fort compliqués qui prennent un plaisir certain à couper les cheveux en quatre. Il m’est arrivé depuis, afin de disposer d’autres approches du taoïsme, de consulter différents ouvrages écrits, ou par des Chinois, ou par des sinologues distingués : j’ai dû renoncer très vite, tant leur cheminement intellectuel est complexe, contourné et donc impénétrable à un homme simple comme moi. Mais mon inconscient veille au grain ! Après m’avoir délivré un message nocturne somme toute clair et précis, il ne va pas me laisser m’engluer dans un ouvrage inaccessible. Sur un catalogue en ma possession, je remarque un livre intitulé La Philosophie du Tao et le commande. C’est exactement l’ouvrage qu’il me faut pour m’aider à en comprendre les grands principes sans me noyer dans les interprétations, les applications et certainement les détournements qu’en ont faits les intellectuels au fil des siècles.

« Le Tao c’est le non-être contenant la virtualité de l’être, la vacuité d’où surgit la plénitude, l’obscurité qui contient déjà en germe la lumière. » « Le Tao pénètre par sa vertu les plus petits des êtres. Tous sont pleins de lui. Immensité quant à son expansion, abîme quant à sa profondeur, il embrasse tout et n’a pas de fond. »Tchouang-Tseu. (La philosophie du Tao, de J.C. Cooper, Editions Dangles, 1977, pages 11 et 56). Magnifique définition de l’animisme, n’est-ce pas ?

 

Comment ne pas déceler la présence de ce principe appelé Tao par les Chinois, mais aussi Orenda, Wakan, Manitou par les Indiens, Serpent-Arc-en Ciel par les Aborigènes, Xangwa par les Bushmen, dans la péripétie suivante ?

En février2001, empruntant mon itinéraire habituel de promenade, je marche sur le beau chemin empierré situé à mi-pente de la vallée du Lié. A ma gauche, vers la rivière, descend rapidement une vaste pâture ; à ma droite, montant à l’assaut de la crête, s’étend un bois de grands châtaigniers et de hêtres que l’hiver a dégarnis. Je lève justement la tête vers la cime des arbres et aperçois, à travers la ramure, une buse qui s’approche en planant. L’oiseau ne m’a pas encore vu. Je m’arrête, m’immobilise et l’observe… avec sympathie. Le regard perçant de l’animal ne tarde pas à détecter une présence anormale et un battement d’aile me prévient que je suis repéré. Ce geste instinctif lui fait reprendre de l’altitude. Elle s’éloigne d’une cinquantaine de mètres, puis semble se raviser : elle refait un passage, sans crainte, comme étonnée par l’insistance de cet étrange bipède à ne pas la quitter des yeux. Et un troisième passage. A ce moment, sa compagne – ou son compagnon ! – arrivant aussi sur les lieux, l’oiseau lance un cri (d’alarme ?) et ils disparaissent tous deux au-dessus du bois. Je les retrouve, trois quarts d’heure plus tard, à mon retour, perchés sur un grand arbre non loin de ma maison.

Jusqu’ici, rien de bien surprenant, sinon cette « familiarité » chez un oiseau pourtant très farouche. Jamais plus, depuis, une buse ne m’a survolé trois fois de suite. Dois-je néanmoins préciser que cette rencontre m’a émerveillé ?…

Dans l’heure qui suit mon retour chez moi, n’ayant plus rien à lire, je passe en revue les rayons de ma bibliothèque à la recherche d’un hypothétique bouquin que je n’aurais pas encore lu. Je ne vois donc que leur tranche. Oui, il y a bien celui-ci, Le Peuple des Hommes, de Domenico Buffarini, aux Editions Amrita, que j’ai acheté au moins trois ans auparavant. Il faisait partie d’un lot que j’avais choisi parce qu’il contenait un autre livre qui m’intéressait à l’époque – mais qui ne m’intéresse plus du tout aujourd’hui ! Celui-ci, en revanche, ne me disait vraiment rien. C’est un ouvrage sur les Indiens d’Amérique et je venais, à l’époque de ma commande, de caler justement sur un autre ouvrage de ce genre qui portait aux nues les tortures physiques que ces gens s’infligeaient apparemment pour prouver leur vaillance et leur courage ; cela m’avait complètement écœuré et je n’avais certes pas envie de me replonger dans cette horreur : ces gens étaient des barbares !

Mais, aujourd’hui, puisque je n’ai pas d’autre choix, je vais me forcer, je vais au moins essayer de lire les premières pages. Je tire le livre de la rangée et éprouve le premier choc : la couverture, en plus du visage buriné et ridé d’un vieil Indien, reproduit une magnifique tête de rapace, auréolée, qui me regarde droit dans les yeux. « Eh bien décidément, me dis-je, c’est le jour des rapaces ! » Néanmoins, toujours sans conviction, je commence à lire le livre. Quelques pages suffisent pour que je prenne conscience de ma méprise. Je suis bientôt sur un petit nuage (à mon tour de planer…). Mes a priori s’effondrent. Barbares, ces gens ne l’étaient pas le moins du monde. Au contraire, ces premiers Américains, sous une forme qui nous est inconnue, étaient des gens très évolués. L’autosuffisance alimentaire leur permettait de consacrer beaucoup de temps au jeu, à l’art et à la méditation. Le don était un moyen de prouver sa dévotion au bien commun et permettait d’éviter les injustes accumulations de richesses. L’individu n’était jamais seul, la collectivité participant à ses joies et à ses peines. L’univers était considéré comme une entité élaborée par une force qui anime toute chose et qui se distribue en proportions différentes dans les objets et les créatures, depuis les hommes jusques aux pierres (le Tao, en quelque sorte !). Etc.

Je me rends alors compte que les Indiens, même si effectivement certaines tribus ont des coutumes qui me paraissent fort cruelles, ont eu en fait la vie que je rêve de vivre depuis des années : une vie de liberté, en communion avec la nature.   

Et le « coup de grâce » m’est donné quelques jours plus tard, vers la fin du livre, lorsque je lis une citation du discours que le chef Seattle prononça en 1855 lors d’un Conseil de tribus convoqué par les Blancs :

« … Dans l’avenir, l’esprit de l’homme rouge, qui avec amour et vénération respecte tout ce qui vit, s’emparera lentement de vos enfants et pénètrera en ceux qui ne savent rien de lui. (…) Nos pères et nous-mêmes resterons toujours autour de vous et attendrons avec patience jusqu’à ce que nous parvenions à planter dans votre nature destructrice les semences d’amour de la vie. »

Eh bien voilà, l’esprit de l’homme rouge venait de s’emparer de moi qui ne savais rien de lui !

Deux semaines plus tard, jour pour jour, au retour d’une autre promenade, je fus survolé par… cinq oiseaux de proie, un couple de buses (le même ?) et trois oiseaux plus petits, du genre faucon crécerelle, qui effectuèrent une conjonction juste au-dessus de moi : je n’avais encore jamais vu pareil phénomène ! Puis ils se séparèrent, deux couples et un solitaire et disparurent. Ai-je eu la visite, ce jour-là, en plus de l’esprit de l’homme rouge, de celui de l’Aborigène australien, tel que Marlo Morgan le décrit dans son livre Message des hommes vrais au monde mutant, faucon brun relayé ici par un crécerelle.

Et une semaine plus tard, toujours au cours d’une promenade, après m’être demandé quelle forme revêtirait l’esprit du Bushman, je suivis durant une dizaine de minutes l’évolution d’une chauve-souris, le 22 mars à quatre heures de l’après-midi…

Episodes jubilatoires, je l’ai déjà dit, épisodes les plus remarquables parmi de nombreux autres, épisodes sans conteste d’un animisme retrouvé.

Yves Emery

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