rito-pellerossa

La dimension animiste chez l’homme moderne est en grande partie submergée par la rationnalité. Elle demeure donc inconsciente et, par conséquent, incomprise. Et quand on s’aperçoit de son existence, c’est surtout pour la dénigrer. En effet, pour le père de la psychanalyse Sigmund Freud comme pour Sir James Frazer, un des fondateurs de l’anthropologie, l’animisme équivaut à la « pensée magique » des « primitifs », tandis que Jean Piaget y voit la marque de la psychologie infantile. Cela ne l’empêche pas d’être déterminante chez l’homme moderne adulte, tant sur le plan psychologique que culturel. Pensons par exemple au grand nombre de citoyens superstitieux, aux modes très répandues du tatouage, du piercing et de la tribalisation communautaire renvoyant clairement à des coutumes ancestrales animistes. Songeons encore aux nombreux rêves d’analysants contenant des motifs chamaniques ou rappelant les rites d’initiation des peuples tribaux[1]. C’est la raison pour laquelle j’ai introduit la notion d’inconscient animiste. D’un point de vue topique ce dernier est à placer entre l’inconscient personnel et l’inconscient collectif et correspond, en gros, à la conscience indigène. Il détermine des pensées et des comportements qui auraient besoin d’une culture appropriée pour être efficaces et fonctionnels à l’adaptation. Une telle culture, hélas, manque totalement à l’homme moderne, fils d’un rationalisme qui l’a progressivement aliéné de la Nature et de l’âme. Mais, malgré les apparences, il se pourrait que le rationalisme et le scientisme ne représentent finalement qu’un détour pour arriver à une nouvelle alliance entre âme et raison. C’est ce qu’affirment, en toute cohérence avec notre approche psychoanimiste, les anthropologues J.W. Kremer e O. Barfield[2] qui distinguent 3 grands types de conscience : la conscience indigène, basée sur la participation originaire ou « mystique » (Lévy-Bruhl), la conscience moderne (ou participation inconsciente) et la conscience indigène récupérée (ou participation future). Autrement dit l’homme moderne, tout rationnel qu’il est, détient en lui un coté animiste[3], même s’il n’en est pas conscient. Et c’est la récupération de cet aspect méconnu et réprimé de lui-même qui le portera à parfaire son évolution.

Prenons l’exemple de l’alimentation qui génère souvent dans la psyché des modernes tant de fantasmes, salutistes et autres. Quand nous consommons de la viande nous assumons également la souffrance que l’élevage industriel réserve aux animaux et qui persiste au niveau animique. N’importe quel membre tribal dirait que ceci est inévitable. Ce sont des choses qui se perçoivent aussi bien physiquement, par le corps qui en souffre, que psychologiquement dans les rêves et les visions où ces entités animales peuvent venir nous visiter. La règle animiste selon laquelle « on ne mange que ce que l’on aime » trouve ici toute sa signification, car les esprits des animaux et des plantes peuvent se venger des consommateurs irrespectueux. La science moderne également, après avoir tant vanté les bienfaits des protéines de la viande, affirme aujourd’hui que la surconsommation de viande rouge nuit gravement à la santé. Elle serait une des causes majeures de certains types de cancers. L’hypothèse que les mauvais traitements sur les animaux puissent laisser des traces au niveau quantique est également évoquée. Ce sont deux voies de connaissance du problème, une scientifique, l’autre animiste, qui arrivent finalement à une même conclusion et qui à mon sens se complètent. Un autre exemple est celui du feu dont la propriété purificatrice était connue bien avant que la science ne l’ait démontré. Le feu est une réaction chimique mais aussi une image symbolique ancrée dans l’inconscient collectif. Il est très souvent invoqué par les membres tribaux pour chasser les mauvais esprits, y compris les esprits-maladies. Un dernier exemple : celui des tsunami et autres catastrophes naturelles qui sont souvent décelés par les membres tribaux avant même qu’ils ne le soient par les appareils technologiques plus perfectionnés. En d’autres termes, ce que la science sur le moment ne peut expliquer est susceptible d’être « vu », c’est à dire perçu animiquement. Il conviendrait donc de réaffirmer l’existence et le rôle des capacités animiques au lieu de les réprimer comme on nous apprend à le faire dès notre plus jeune âge. L’approche psychoanimiste est née en partie pour combler ce manque. Il existe à tel sujet des livres et des articles qui constituent autant de manuels à la portée de tous pour récupérer la perception animiste et se rapprocher du genre d’expérience caractéristique des membres tribaux. Dans L’animisme retrouvé Yves Emery cite par exemple l’habitude de ramasser les objets aux formes particulièrement suggestives que la Nature lui offre par hasard pendant ses randonnées, habitude qui se retrouve sous forme de véritable pratique millénaire chez les aborigènes australiens[4]. Encore, des néo-chamans et mêmes des pychothérapeutes enseignent depuis des années déja aux modernes en « déficit d’âme » à renouer avec leurs animaux de pouvoir. Anne-Catherine Sabas cite d’interessants témoignages de patients[5]. En voici un :

« Á force d’attirer les oiseaux, dit Paul, j’ai compris que nous étions liés. Souvent, ils me préviennent de quelque chose. Chaque fois que l’un d’eux me suit ou se pose sur ma fenêtre, il vient m’annoncer une nouvelle importante. Il s’agit en général de changements brutaux (décès, rencontres). Ce sont des messagers et j’ai appris à ne pas négliger leurs allées et venues dans ma vie. Je suis aussi particulièrement sensible aux plumes que je trouve sur ma route. Elles sont annonciatrices de quelque chose. Mais, contrairement aux oiseaux, les plumes sont annonciatrices de bonnes nouvelles. Depuis que j’ai réalisé cela, j’ai passé un réel pacte avec les oiseaux et je les protège du mieux que je peux, je le leur doit bien ».

Ce genre de « pacte » est en effet très répandu chez les peuples tribaux. Il s’agit d’une coutume qui, comme tant d’autres, a été sélectionnée culturellement à des fins d’adaptation au monde[6] et, étant donné qu’elle perdure depuis des millénaires on peut lui supposer une certaine efficacité symbolique et même réelle. Comme C.G. Jung insistait sur la nécéssité de prendre le travail sur les rêves très au sérieux, sans quoi il ne pouvait rien se produire de véritablement significatif, le même discours doit être élargit à la perception et aux pratiques animistes. En paraphrasant Pascal, pour devenir animiste ou pour comprendre l’animisme, comportons nous en animistes ! Et avec le temps, progressivement, une vision animiste des choses s’instaurera et pourra finalement combler le manque d’épaisseur et la solitude intérieure qui sont le lot de l’homme moderne.

Bien entendu, comme je l’ai maintes fois rappelé, il ne s’agit pas de revenir tout court à un animisme tribal ni de renoncer à ce qu’il y a de bon et d’interessant dans la culture moderne. L’esprit moderne à fait ses preuves des siècles durant et a désormais ses exigences. Il ne saurait renoncer à sa part du gâteau et nous devons donc la lui réserver. Nous sommes par exemple très affectionnés au registre du mental, à la théorie et à l’attitude scientifique. Ce qui semble exclure toute possibilité d’un retour pur et simple à un animisme originaire. Mais en tout cas, comme d’autres avant moi (dont J.Hillman notamment) l’ont pertinemment souligné, il faudra bien que la psychanalyse revienne à un langage plus proche de l’âme et puise davantage à la source des pratiques animistes et des rituels initiatiques et thérapeuthiques tribaux. En outre, et en cela réside la difficulté majeure, ces bouleversements ne pourront se réaliser qu’avec l’instauration d’une nouvelle culture de l’âme. Car toute pratique, psychothérapeutique ou autre, n’est efficace que si elle se trouve insérée dans un contexte symbolique approprié. Et cette grande avventure culturelle demande les contributions de tous, psys et non psys, scientifiques et humanistes, hommes et femmes, artistes, poètes, enseignants, politiques et simples citoyens.

Antoine Fratini

[1] Par exemple, dans un songe un analysant voit venir vers lui un homme revêtu d’une peau de loup et au fur et à mesure que celui-ci se rapproche il s’aperçoit que c’est lui et finalement il devient ce personnage… Un chaman parlerait probablement d’un animal totem, c’est-à-dire, selon une interprétation psychoanimiste, une entité qui relie le sujet à son origine plus profonde et sauvage, donc, au Soi.

[2] J.W. Kremer et O. Barfield, The past and future process of mythology, 1994, cité par Ana Maria Llamazares dans Occidente Herido http://www.diversidadcultural.net/articulos/nro007/07-03-ana-maria-llamazares.pdf .

[3] L’anthropologue et psychanalyste Georges Devereux parlait d’une « personnalité ethnique » sommeillant dans l’inconscient à propos d’un patient américain d’origine blackfoot. G.Devereux, Psychothérapie d’un indien des plaines, Fayard 1998.

[4] Y. Emery, L’animisme retrouvé, https://psychoanimisme.wordpress.com/2017/02/10/lanimisme-retrouve-par-yves-emery/

[5] A.C. Sabas, Découvrez votre animal totem, Ellébore 2014.

[6] J’emploie ici le mot “adaptation” dans le sens jungien d’une dynamique finalisée non seulement à la survie physique mais qui considère aussi les besoins de l’âme.

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