La monnaie constitue le carburant, pour ainsi dire, de notre économie. Son usage qui pourtant, comme nous le verrons, ne va pas de soi, a finit par structurer notre psyché. Comme je l’ai souligné ailleurs, le portefeuille est devenu le symbole phallique[1] par excellence et l’idée du profit est devenue tellement possessive que personne ne songe à en analyser les implications psychologiques et même religieuses pourtant évidentes qui y sont liées[2].

Les historiens estiment que l’invention de la monnaie ce serait rendue nécessaire par l’intensification des échanges commerciaux entre les grandes civilisations de l’Antiquité. Certains recouvrements archéologiques permettent de dater les premières monnaies égyptiennes aux alentours du XV siècle Av. JC. Á partir de cette période la fabrication et l’usage de la monnaie se seraient diffus aussi dans les autres civilisations du bassin méditerranéen. Toutefois, des documents historiques, dont les textes d’Hérodote, montrent que certaines grandes civilisations ont continué a privilégier la pratique du troc. C’est le cas notamment des carthaginois et des phéniciens. Ce qui est plutôt surprenant étant donné leur forte vocation commerçante. Ainsi, dans les civilisations qui ont commencé à privilégier l’usage de la monnaie comme élément d’échange, la pratique du troc a continué à exister parallèlement pendant au moins deux siècles. Le troc et la monnaie doivent donc être considérés comme deux modalités différentes de gérer les échanges commerciaux qui au début et pendant longtemps se sont affrontées et complétées jusqu’à ce que la seconde ne réussisse à s’imposer grâce aux avantages pratiques introduits par l’agent symbolique, par la nature non périssable des métaux ainsi que par les nouvelles propriétés de fractionnement et d’accumulation. Or, toute intégration symbolique ne peut que s’accompagner à une progression ou, en termes jungiens, à une « différenciation » de l’esprit logique et de la pensée analytique. D’autre part, c’est par ce tournant de l’Histoire que l’idée de profit est née et a commencé à s’imposer inexorablement comme fin en soi.

Mais ce qui doit plus particulièrement attirer notre attention est cette longue résistance de la pratique du troc qui ne peut s’expliquer rationnellement à cause précisément des nombreux avantages pratiques de la monnaie. Il n’est jamais facile pour un peuple de changer d’habitudes, mais quand les avantages sont de cette envergure, il est hautement improbable que la nouveauté ne s’impose rapidement. On l’expérimente aujourd’hui par exemple avec le boom des appareils technologiques liés à la toile dont le succès force rapidement à l’achat même les personnes les plus réticentes. Nous devons donc chercher d’autres motivations qui permettent de mieux appréhender la nature de cette initiale et longue résistance envers la monnaie. Á mon avis, l’instauration de l’économie monétaire a requis un changement très important et difficile à opérer d’un point de vue psychologique. Un changement impliquant le passage d’une psychologie encore « animée » à une autre plus rationnelle et froide. Les implications et les difficultés d’un tel glissement du monde de l’âme au « monde du chiffre » pourraient alors expliquer les fortes résistances initiales rencontrées par le paradigme monétaire. Ces résistances sont à considérer à mon avis comme une réaction, un mécanisme de défense envers ce qui a dû être perçu, à bon escient, comme une perte d’âme imminente. Ce n’est pas pour rien que le passage de l’Apocalypse de Jean, dans toutes ses traductions principales, associe clairement la Bête, c’est-à-dire Satan, au pouvoir de l’argent :

« Il lui fut donné d’animer l’image de la bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom. C’est le moment d’avoir du discernement : celui qui a de l’intelligence, qu’il interprète le chiffre de la bête, car c’est un chiffre d’homme : et son chiffre est six cent soixante-six[3]. »

La main droite est d’évidence celle des transactions et le front renvoie à la zone du cerveau où se développe la pensée par les nombres et donc où se concentre l’énergie de l’homo œconomicus. Satan peut être interprété comme la voie de la perte de l’homme et dans le célèbre film de Richard Donner La malédiction (1976) cette voie est pertinemment liée à l’ascension économique de Damien, le fils du diable.

L’introduction de la monnaie a donc représenté une sorte de tournant majeur qui a fait basculer la psychologie humaine dans le monde du tout quantifiable. L’image, la perception et le cœur, caractéristiques propres des civilisations tribales ainsi que de celles de l’Antiquité dont l’économie était encore fondée sur le troc, ont laissé place au chiffre, au calcul et au mental, éléments qui caractérisent en haut degré les dites grandes civilisations. Avec l’invention des banques vers la moitié du XV siècle, puis de la finance et enfin de la numérisation de la monnaie, l’éloignement de l’âme s’est encore plus prononcé. Dans la société moderne cet éloignement est devenu une véritable spaltung qui se manifeste de nombreuses façons. Un des signes les plus manifestes est représenté par le détachement opéré avec le monde de la Nature que l’homme moderne pense pouvoir et même devoir subjuguer et conquérir, comme l’alpiniste « vient à bout » des sommets montagneux. Dans une pareille démarche, pas de place à la contemplation des paysages, pas de ressenti profond avec les éléments morphologiques de la Terre Mère ni de respect envers celle-ci. Les alpinistes affirment d’aimer et de respecter la montagne, pourtant ils laissent derrière eux des tonnes de déchets, transformant les sentiers en d’interminables décharges à ciel ouvert.

L’humanité projette désormais de substituer la technologie aux dynamiques naturelles. D’un point de vue psychologique, sa démarche s’oppose à celle que C.G.Jung désigne par le terme de « processus d’individuation », car c’est celle qui va de l’harmonie avec le Tout, donc du Soi à l’isolement du Moi. Son futur dystopique se résume dans l’image d’une bulle de verre fermée sur un monde ambiant devenu hostile à la vie. Dans les années ’90 la NASA avait financé l’expérience Biosphère 2 dans le contexte d’une étude sur le climat. Une sorte d’arche de Noé contenant 3800 êtres vivants appartenant au règne animal et végétal fut réalisée afin de comprendre si l’homme pouvait parvenir à recréer et à gérer un petit monde propice à la vie grâce à la technologie. L’expérience se termina avec le décès d’un des protagonistes à cause d’un surplus d’anhydride carbonique produit par des bactéries.

Pour en revenir aux implications psychologiques du règne de la monnaie, le problème est que tout, absolument tout est devenu marchandable et quantifiable. Non pas uniquement les biens matériels et les services, mais également les relations et même les vies humaines. Ainsi, « combien coûte ton mari ? » est devenu une expression en vogue dans certains milieux newyorkais. Et imaginer un monde sans argent ne sera probablement même plus à notre portée d’ici peu de temps.

Pourtant, si l’homme prenait conscience du caractère possessif et même religieux de ce qu’il nomme « économie», s’il s’efforçait de ne plus s’y laisser prendre et, donc, de moins penser par les chiffres, d’énormes possibilités psychologiques s’ouvriraient à lui. Il redécouvrirait, entre autres, une imagination florissante, une perception accrue de l’âme des choses et un sentiment d’union intime et joyeuse avec la Nature. En deux mots : la base pour une vie heureuse.

Antoine Fratini

[1] A.Fratini, Le portefeuille phallique in Rebelle(s) N°5 septembre/octobre 2016

[2] A.Fratini, La religione del dio Economia, CSA, Crotone 2009

[3] Versets 15 à 18

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