Le Joker (John Burdett, Presses de la Cité, 2017, paru en 2015 aux Etats-Unis) est un polar engagé qui flirte avec la science-fiction… et avec Jung. John Burdett, l’auteur, fait en effet plusieurs fois intervenir Carl Gustave dans ses développements : « Comme l’a souligné Jung, le monde matériel peut se plier à la raison, pas la psyché. Nous sommes conditionnés par les lois de la magie, que nous profanons par nos pensées logiques. De là viennent les souffrances de l’homme moderne. C’est la raison qui nous a mis dans le pétrin, la raison qui a envoyé un demi-million d’hommes se comporter comme des psychopathes en Asie du Sud-Est. »(p.258)

 

Son inspecteur fétiche, Sonchaï Jitpleecheep, de la police de Bangkok, est chargé d’élucider un abominable meurtre qui l’entraîne sur la piste des « Nouveaux Humains », somme toute assez différents de l’Homme Nouveau de Gitta Mallasz, mais présentant quelque ressemblance avec le Soi… c’est ainsi que je l’ai ressenti. Compte-tenu que John Burdett semble être un lecteur de l’œuvre de Jung, pourquoi ne se serait-il pas inspiré du Soi pour composer un super-humain mâtiné d’humanoïde ? Un humain devenu Soi, non par évolution psychique, mais par la technologie et la chimie. Bien évidemment, le résultat final n’est pas tout à fait le même !

C’est un polar engagé dans ce sens que l’auteur s’y lance dans une critique sévère, et de la société de consommation, et de la société technologique. Je cite, entre autres :

« La puissance des masses dans le domaine de l’informatique est d’ores et déjà extraordinaire (…) mais il s’est avéré que le petit peuple préfère partager des films pornos, des potins, des insultes et écouter de la mauvaise musique plutôt que fomenter une véritable contestation. C’est un moyen extraordinaire de le faire taire et cela revient à l’enfermer, consentant, dans un goulag électronique. Pas le moindre danger, sauf du côté des organisations islamistes. » (p.158)

« L’être humain est la seule créature consciente de la mort, ce qui est une autre manière de dire que notre conscience dans sa forme véritable est un produit de la tension entre les deux, la vie et la mort. Si l’on n’est pas capable de voir en face son propre anéantissement, on n’est pas pleinement humain. C’est à cela qu’ont servi les religions. A l’inverse, le but caché de la modernité est de nous offrir une échappatoire qui fait de nous des marionnettes. Plus personne ne devient adulte. Inconsciemment, tout le monde se croit immortel. Lorsque nous serons scotchés à treize ans et demi d’âge mental, la tête pleine de bruit et de football, ils en profiteront pour prendre le pouvoir. Cela ne va pas tarder. On y est presque. » (p.311)

« Au fond, il y a toujours eu et il y aura toujours deux sortes d’humanités. Jusqu’à maintenant, les civilisés ont tenu à distance la populace grâce à la technologie. Cette technologie a désormais atteint un niveau tel que nous n’avons plus besoin des masses, elles peuvent être remplacées par des machines. Les émeutes et les révolutions peuvent être réprimées, nous n’avons plus rien à craindre. Laissons-les à leur pornographie, leur football et leurs séries télévisées pendant que nous, les élus, nous prenons le pouvoir. Les Nouveaux Humains sont tout simplement ceux qui sont dotés des capacités d’apprentissage nécessaires à acquérir les savoir-faire qui permettront de détruire la moitié inférieure de l’humanité. » (p.415)

C’est sans doute un peu poussé, mais pas tant que ça. John Burdett est aujourd’hui âgé de 66 ans, l’âge de la maturité et de la perspicacité. Il nous les fait partager de manière « plaisante ».

Yves Emery