Par la logique des contraires, poser la question de la fin du monde revient également à s’interroger sur son début. Dans l’inconscient, par association d’idées, début et fin sont juxtaposés et peuvent même coïncider. Le début de la fin, en quelque sorte ! L’univers, tel que la science nous le décrit, a-t-il eu un début et aura-t-il une fin ? Tout, absolument tout ce que nous observons et vivons a un début et une fin. Depuis toujours. Après tout, pourquoi l’univers ferait-il exception à cette règle qui semble si bien posée et peut être même (nous y reviendrons) si tranquillisante pour l’esprit? La plupart des grandes prophéties que l’on qualifie à tort d’apocalyptiques (le mot « apocalypse » renvoie au latin apocalypsis qui signifie « révélation » mais est communément employé comme synonyme de « catastrophe »), comme par exemple celle des Mayas, propose l’image d’une fin du monde à interpréter comme l’interruption d’une ère, c’est-à-dire comme un changement significatif, une transformation physique ou/et spirituelle impliquant l’entière collectivité. Ces conceptions reflètent la présence d’un schéma (C.G. Jung parle de mythologème) extrêmement diffus : celui de la mort/renaissance du Héros Solaire renvoyant, sur le plan psychique, à un processus de régénération intérieure. Ce schéma universel (archétypique) est caractérisé par un temps cyclique où les mêmes dynamiques psychiques et naturelles se répètent et se reflètent, car Âme et Nature demeurent intimement liées par des correspondances symboliques : l’hivers et la mort intérieure laissent place, après gestation, au printemps et à la renaissance psychique.

Science et philosophie s’accordent

Un des plus anciens principes de la philosophie, celui résumé par Anaxagore dans la fameuse phrase « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent à nouveau », a été confirmé par la science : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » (Lavoisier). Sur ce point, donc, philosophie et science s’accordent. Ce principe est aussi celui de la conservation de l’énergie qui reste a cœur de la physique, classique comme moderne. Il implique la conception d’un monde dépourvu d’une fin et d’un début « absolus », mais pourvu d’une infinité de fins et de débuts. Soyons ici encore plus radical, au risque d’apparaître arrogant : la fin du monde est une idée stupide, une illusion épistémologique produite par la confusion entre nos modèles de la réalité et la réalité en soi. Le monde n’aura pas plus de fin qu’il n’a eu de début (absolus). Le même discours s’applique à l’idée d’un univers limité dans l’espace et le temps. Néanmoins, comment concevoir qu’un avant aura toujours un après et qu’un après ait toujours eu un avant, sans y perdre le nord ? Bien qu’il soit difficile, y compris pour l’esprit moderne, de s’émanciper des limites de la pensée et de la perception communes, il est nécessaire pour un bon entendement de ne point confondre l’image du monde produite par nos catégories mentales avec le monde en soi. Dans la schizophrénie il arrive parfois que le sujet confonde la fin d’un monde à lui avec la fin du monde. En respectant cette précaution la prospective change. Nous nous apercevons alors que la difficulté réside dans la conception d’un espace et d’un temps finis qui ne nous fasse pas chavirer dans l’absurde ! Évoquer alors l’existence d’un démiurge n’arrange pas les choses. La même considération s’applique à cet autre dimension fondamentale qu’est la matière et que les physiciens tentent depuis des décennies de relier à l’espace-temps par un modèle qui unifierait finalement la cosmologie à la mécanique quantique. S’ils devaient y parvenir, l’idée d’infini comme grandeur mathématique devrait finalement entrer dans tous leurs calculs et peut être même, ensuite, dans les raisonnements du commun des mortels ! Et si la masse de l’univers était infinie ?

La trouille de l’infini ?

En fait l’idée d’infinité a toujours eu un mal fou (c’est le cas de le dire !) à s’affirmer dans l’histoire de la pensée, car quelle/s propriété/s lui accorder ? Aristote tenta de résoudre le problème en décrétant l’infini « potentiel ». Dans sa pensée l’infini actuel est négligeable, car seul l’acte détermine la réalité et donc importe vraiment. Mais chaque instant et chaque fragment d’espace sont, théoriquement, infinis. Une idée qui a dû probablement donné le vertige même au grand Nietzsche quand il élabora sa conception de l’éternel retour inspirée à Héraclite, puis reprise par les stoïciens et basée précisément sur la croyance à la finitude de la matière dont l’univers est constitué. En effet, pour que l’éternel retour du même ait lieu, il est nécessaire que le nombre de combinaisons entre les atomes de la matière constituant l’univers soit également finit. Notons qu’en réalité ces prémisses ne permettent en aucun cas d’affirmer que les mêmes combinaisons doivent nécessairement avoir lieu, car il s’agit uniquement de probabilités, comme pour la loterie nationale ! A chaque tirage le compteur est remis à zéro et toutes les combinaisons de nombres ont les mêmes probabilités de sortir. L’aspirant surhomme aurait-il été dupe sur ce point ?

Dans la modernité, la plus grande contribution au développement de l’idée d’infini revient de droit à S. Freud. Sa conception de l’inconscient demeure, aujourd’hui encore, très contrastée, aussi bien par les techno-psys que par les philosophes[1]. Le père de la psychanalyse parle en effet d’une réalité qui échappe à la logique classique. Dans sa Traumedeutung il affirme une chose inouïe et surprenante : l’inconscient ne connait pas la mort. Dans les rêves, quand le sujet se trouve dans une situation pouvant amener la mort, il se réveille invariablement juste avant l’impact. En d’autres termes l’inconscient rend vaine toute tentative d’assumer la mort come principe philosophique de la fin nécessaire des choses. Le penseur viennois ajoute une autre considération tout aussi surprenante et pertinente avec notre thème : tout rêve comporte au moins un point, un « nombril » qui se soustrait à toute analyse et que l’inconscient reprendra par la suite pour créer toujours d’autres rêves, à l’infini. Ceci amène à penser que sur le plan psychique aussi rien ne disparait ni ne finit, tout se transforme. Ainsi l’inconscient est un territoire sans limite. Impossible d’en venir à bout. Voilà pourquoi, disons-le en passant, l’expérience de la psychanalyse peut se passer d’une fin.

Alors, est-il si difficile de concevoir, puis d’accepter un monde sans début ni fin ? Une réalité de base, originelle, qui fait pourtant que nous soyons là à nous poser la question de la fin du monde ?!

[1] Voir par exemple Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne, Grasset 2010.

 

Antoine Fratini