Le fils, de Philipp Meyer, est une saga s’étendant sur six générations, de l’ancêtre, issu d’une famille émigrée irlandaise, prêt à affronter les Indiens pour acquérir gratuitement de la terre – d’ailleurs volée aux Indiens par le gouvernement américain – jusqu’à ses descendants vivant de nos jours. Le récit s’appuie sur l’histoire de trois personnages principaux : Éli, né en 1836, le fils survivant de la famille pionnière, dont le frère, la sœur et la mère ont été massacrés par des Comanches, tandis que lui, plus costaud, était emmené en captivité ; Peter, né en 1870, l’un des fils d’Éli, après que ce dernier ait été libéré ; Jeanne Anne, née en 1926, son arrière-petite-fille. C’est une plongée dans le monde indien, le temps de la captivité d’Éli, dans celui du grand propriétaire terrien qu’il devient ensuite grâce à de l’argent d’origine douteuse, puis dans celui du pétrole après que ses descendants et lui-même en aient découvert dans le sous-sol de leur propriété. Le monde de l’argent, donc. Le ranch se trouve au Texas, en bordure de la frontière mexicaine. Sa superficie est de 100.000 hectares, soit 1000 kilomètres carrés, en gros, le cinquième d’un département français moyen. La plupart des ouvriers sont mexicains.

De ces trois personnages principaux, et même de tous les autres, seul Peter inspire la sympathie. C’est un humaniste pacifique – mais n’est-ce pas un pléonasme ? Et il se sent bien seul parmi les siens qui ne pensent qu’à faire de l’argent en exploitant tout ce qui est à exploiter, humains compris. Mais même les exploités le battent froid car ils prennent son humanisme pour de la faiblesse : au royaume des brutes, les individus aimables sont considérés comme fous. Peter qui abandonnera tout cela pour l’amour d’une femme… mexicaine. La honte !… pour les Yankees.

 

La lecture de ce livre m’a fait regarder les Indiens autrement, c’est-à-dire avec moins de sympathie qu’avant. Un « avant » commencé en 2001 lorsque j’ai découvert le livre de Domenico Buffarini, Le Peuple des Hommes, dans lequel l’auteur fait le panégyrique des Indiens, ne les présentant tout de même pas comme des enfants de chœur, mais pas loin. Philipp Meyer, en revanche – et compte tenu des organismes qu’il remercie à la fin de son livre, je suis tenté de croire qu’il s’est bien documenté sur la question – les présente dans toute leur cruauté, hommes, femmes et enfants confondus. Certes, ils étaient envahis et avaient à se défendre ! Mais de là à commettre les abominations décrites par l’auteur… (une description, soit dit en passant, plutôt morbide, qui m’a rappelé celles, sordides, de Jean Teulé dans ses divers romans). Pas étonnant que de l’autre côté, les Yankees leur aient rendu la pareille, adoptant les mêmes horribles procédés. Une spirale de violence qui ne pouvait se terminer que par l’élimination complète des moins nombreux.

Le fils, de Philipp Meyer, Le Livre de Poche, Editions Albin Michel, 2014, 780 pages.

Yves Emery

 

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