« Ce qui jadis se faisait par amour de Dieu se fait aujourd’hui par amour de l’argent, c’est-à-dire de ce qui donne aujourd’hui le sentiment de puissance et de bonne conscience au plus haut degré »

Friedrich Nietzsche

 

S’interroger sur la fonction de l’argent est de nos jours presque blasphème, car cela revient à mettre en doute la toute puissance du dieu de la seule religion qui n’ai pas encore rencontré d’athée : Économie. Nul doute que tous ceux qui osent la critiquer puissent se voir dorénavant frappés par quelque sorte d’anathème. L’argent est tellement sacré et son usage si habituel que personne n’envisage la possibilité d’une existence privée de ce don empoisonné. Cette possibilité est même susceptible de tenir en échec l’imagination la plus débridée. Pourtant, l’usage de l’argent n’est pas anodin et l’entrée dans ce qui va sous le nom d’ « économie monétaire » pendant l’Antiquité a eu d’énormes conséquences aussi bien sur le plan social que psychologique car elle a comporté un glissement du monde de l’âme où la pensée perceptive, celle du cœur,  est reine, au monde du chiffre où tout se calcule, y compris ce qui en théorie ne devrait pas avoir de prix, comme les biens communs, les valeurs humaines, les relations, l’amour. Aujourd’hui, l’emprise du dieu Economie sur la psyché est presque totale et il faut être plus que courageux pour seulement arriver à douter de l’impossibilité de vivre sans « fric » et à réfléchir à une économie non monétaire. Pourtant, les peuples tribaux qui existent depuis des dizaines de milliers d’années, ceux mêmes qui maintenant refusent la modernité après y avoir tragiquement gouté, comme par exemple les Mapuches de Patagonie, constituent des preuves vivantes, ethnologiques, de la possibilité de vivre sans argent. Chez eux jamais le besoin d’argent ne s’est fait sentir et l’idée même du profit et de l’accumulation des richesses est normalement considérée de manière négative et dangereuse aussi bien pour la maturation de l’individu que pour la cohérence du groupe. Ce qui importe principalement pour eux est de vivre en harmonie avec les rythmes, les exigences et les enseignements de la Nature (la naturaleza) et de jouir finalement du statut de « fils de la Mère très ancienne », Pacha Mama. Evidemment, le lecteur tendra à considérer une telle condition comme dépassée et irrémédiablement perdue. Telle était aussi l’avis de S. Freud qui voyait dans toute tentative de retour à la Nature une régression incestueuse.

Pourtant, paraphrasant le discours que le chef indien Seatle adressa au président américain Franklin Pierce, quand l’homme aura détruit la dernière forêt et desséché le dernier ruisseau, il se rendra compte que les billets de banque ne se mangent pas !

Un tel esprit n’est d’ailleurs pas l’apanage exclusif des indigènes. Quand nos nations modernes entrent dans une crise économique grave et que la baisse des revenus et le manque de travail ne permettent plus aux citoyens de poursuivre leur mode de vie habituel ni même, parfois, de simplement survivre, nous voyons se mettre en place des réseaux de solidarité et autres formes d’entraide qui by-passent le recours à l’argent et instaure un mode de vie autre, une sorte de sobriété heureuse et très appréciée. Le cas de la psychologue allemande Heidemarie Schwermer (1942 – 2016) est particulièrement instructif à cet égard. Après avoir travaillé pendant vingt ans dans une école élémentaire, elle laissa l’enseignement pour devenir psychothérapeute gestaltiste. En 1994 elle fonde la « Centrale Prend et Donne » et deux ans après elle décide de changer radicalement son style de vie, d’abandonner tout ce qu’elle possédait, de renoncer à l’usage de l’argent et, par cohérence, à l’assurance sanitaire. Ses besoins furent alors accomplis uniquement grâce au réseau de solidarité fondé par elle à Dortmund. « Ne rien avoir mais être davantage » devint son slogan mais aussi sa méthode pour soumettre à un examen critique radical les valeurs sur lesquelles se fondent notre société de consommation ainsi que le lieu commun poussant à considérer l’argent comme une nécessité absolue. Elle vécu vingt ans sans avoir recours à aucun expédient monétaire, en s’apercevant que le travail, le temps libre, les relations, les vacances etc. pouvaient être conçus et vécus autrement et que finalement cette expérience lui avait permis de se recentrer sur l’essentiel et de trouver une meilleure intégrité.

Alors, la question à se poser ne concerne pas tant la possibilité de vivre sans fric, mais plutôt comment sommes-nous arrivés à nous convaincre qu’il s’agit là d’une entreprise irréaliste et néfaste ?

Ne serait-il pas possible d’entrevoir un nouveau tabou? Car c’est bien au nom d’Économie que dans notre société moderne toutes les portes s’ouvrent ou se ferment, comme par enchantement, que tous les sacrifices (le travail, les études etc.) trouvent miraculeusement un sens, comme s’il s’agissait d’une parole magique, d’un abracadabra. Pourquoi cette parole a pris de nos jours tant de pouvoir ? Inconsciemment, sans que nous nous en rendions compte, Économie est devenue une religion avec ses divinités, ses cultes, ses rites, ses liturgies, ses sens de culpabilité spécifiques… Aujourd’hui, si le « fric »  est véritablement vénéré c’est, comme soulignait Nietzsche, pour la « vérité » qu’il représente et pour les sensations qu’il véhicule. Rappelons-nous des expressions extasiées se formant sur les visages jusque là amorphes des accusés dans L’aventure c’est l’aventure au simple son du mot « argent » prononcé par le Ministère Public… Rappelons-nous également du scandale suscité par Serge Gainsbourg quand celui-ci avait commis l’action « tabou » de brûler un billet de banque en direct pour allumer son cigare…

 

Antoine Fratini