J’ai découvert le livre Dialogues avec l’ange [1] voilà une vingtaine d’années, c’est-à-dire environ trois ans avant que je ne commence à m’intéresser sérieusement à l’œuvre de Jung. A cette époque je ne voyais pas d’objection à ce qu’il existe un monde des esprits et des médiums susceptibles de se mettre en rapport avec lui. Par conséquent, Dialogues avec l’ange m’avait fortement interpellé et j’avais accueilli les paroles de l’ange avec crédulité, tout comme les nombreux commentaires de Gitta.

Une crédulité renforcée par le fait que l’Institut C.G. Jung de Zurich avait ouvert grand ses portes à Gitta Mallasz en 1983, après la publication de son livre : il m’avait semblé évident, à moi aussi, que Dialogues avec l’ange aurait pu s’appeler Dialogues avec… le Soi.

Mais c’est justement ce qui me gêne aujourd’hui ! Voilà un « ange-Soi » qui présente nombre de valeurs judéo-chrétiennes, tels que le Père, le Fils, le Saint-Esprit et le chandelier à sept branches. Il ne faut pas oublier qu’Hanna (celle qui parle), Lili (celle qui aide) et Joseph (le mari d’Hanna) étaient d’origine juive. Même s’ils ne pratiquaient pas la religion de leurs ancêtres, leurs existences avaient cependant baigné dans le judaïsme. Si bien que l’ange de ces trois personnes est loin de présenter l’objectivité qu’on attribue au Soi, mais me fait plutôt penser à un inconscient collectif juif. Il ne me semble donc pas être un messager de l’Au-delà, mais celui de l’imaginaire de la Nation juive. Je comprends que les jungiens se soient intéressés à ce cas de figure. Reste qu’à mon sens, il ne faut en aucun cas universaliser cet enseignement.

Enseignement dont le credo consiste à préparer les élèves au « Nouveau » :

Le Monde Nouveau

Ne peut être bâti que de Beauté.

Soyez de bons serviteurs,

car l’acte qui est le plus nécessaire

est la pierre de taille pour le Monde Nouveau.[2]

Étant donné que cet enseignement s’est étagé de juin 1943 à novembre 1944, je ne pense pas m’avancer beaucoup en disant que soixante-quinze ans plus tard, le « Monde Nouveau bâti que de Beauté » est encore à venir. Et que nous pouvons encore l’attendre longtemps. Au contraire, mercredi 4 juillet, un long article paru dans le quotidien Ouest France disait que la plupart des biologistes conviennent que nombre d’espèces animales et végétales se seront éteintes dans les trente années à venir, et ce dans l’indifférence générale ou presque. N’est-ce pourtant pas cette biodiversité qui constitue la Beauté du Monde ? Alors, les propos de l’ange !…

D’autre part, cette promesse de « Nouveau » me rappelle une réflexion de Kenneth Ring, scientifique américain ayant étudié les expériences de mort imminente (EMI) :

 » Je ne pense plus, et depuis des années maintenant, que les expérienceurs[3] sont une sorte d’avant-garde qui nous entraîne vers la gloire de la conscience supérieure. Je ne nierai pas que les EMI elles-mêmes peuvent être des expériences qui transforment ceux qui les vivent, mais je ne pense pas que de tels changements vont affecter le reste de l’humanité à la manière d’une traînée de poudre. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles j’ai écrit cette petite palinodie et rejette désormais l’hypothèse que j’ai si ardemment défendue auparavant. D’abord, je suis resté assez proche du mouvement des EMI toutes ces années, et à mon avis il ne reflète pas, en tant qu’ensemble, cette sorte d’élan évolutionniste vers une conscience supérieure qu’on aurait pu imaginer.

Deuxièmement, la lecture de livres comme The Great Year, de Nicholas Campion, The Millennium Myth par Michael Grosso, The Heart of History de John Perry et With the Tongues of Men and Angels d’Arthur Hastings, parmi d’autres, m’a persuadé que la vision d’une humanité transformée, brillant comme une promesse dorée juste au-dessus de l’époque historique actuelle, a dupé l’humanité, comme un mirage qui s’estompe sans cesse, pratiquement depuis ses origines.

Au moins en Occident, ceci a constitué notre rêve récurrent d’un salut terrestre – ou même céleste – et, en tant que tel, il est apparemment ancré en nous jusqu’à l’os et entrelacé dans la structure de notre psyché[4]. Mais l’étude de l’histoire montre simplement que ce rêve a été commun et pénétrant, et à quel point il a influencé notre pensée, notre philosophie, nos religions et nos plus profonds désirs.

Très souvent, ceci est chanté par les voix dominantes et entr’aperçu par les grands visionnaires de l’époque, pour être ainsi diffusé à tous ceux qui sont avides de croire que leur époque sera la bonne. L’Histoire a cependant montré la désillusion qui survient alors qu’invariablement le rêve ne se traduit pas en faits. Il doit alors être « évacué rationnellement » ou mieux encore, rêvé de nouveau. Mais le rêve ne meurt pas, et il ne mourra probablement jamais. Nous autres Occidentaux sommes ensorcelés par l’appel des sirènes de l’évolution et il continue de nous tromper. En tant que mythe, c’est une histoire tellement parfaite qu’il semble que nous n’ayons pas d’yeux capables de voir que ce n’est qu’une histoire possible et que la destinée ultime de l’humanité pourrait bien être en réalité totalement inconnue. « [5]

Même si nombre des enseignements de l’ange ne peuvent qu’améliorer le psychisme de celui (celle) qui les lit, à condition qu’il (elle) les comprenne, cette promesse de « Nouveau » a contribué à duper une fois de plus, sinon l’humanité, au moins certains lecteurs de ce livre.

Yves Emery

 

[1]Dialogues avec l’ange, recueillis par Gitta Mallasz, Éditions Aubier 1990.

[2]Page 138.

[3]Néologisme désignant les témoins d’EMI et de rencontres d’Ovni.

[4]Ce qui est presque la définition de l’archétype selon Jung…

[5]Les Cahiers de Iands-France, 1999.