Dans son roman Mange, prie, aime[1], l’auteure, Elisabeth Gilbert, relate une expérience de mort imminente sans imminence de la mort, c’est-à-dire survenue au cours d’une méditation. Si cette narration reflète un vécu réel, un témoignage véritable et non issu de l’imaginaire de l’auteure, il corrobore l’hypothèse de la nature ondulatoire de la conscience : « J’étais à la fois une minuscule pièce de l’univers et exactement de la même taille que l’univers. »

D’autre part, il pose un problème que je n’ai rencontré dans aucun autre témoignage relaté dans les ouvrages spécialisés que j’aie pu lire. Vers la fin de son expérience, alors qu’elle s’apprête à réintégrer son corps physique, elle « entend » une voix lui dire : « Tu pourras revenir ici une fois que tu auras entièrement compris que tu es toujours ici. » Quelle interprétation donner à cette énigme ?        Le rêve m’en fournit une. Chaque nuit, alors que nous rêvons et sommes convaincus d’appartenir au monde de notre rêve, nous mourons au monde du rêve et reprenons conscience dans celui de la réalité. Et si, tels des univers gigognes, cette soi-disant réalité n’était qu’une autre forme de rêve duquel nous mourons un jour pour reprendre conscience dans un monde ondulatoire… dont notre conscience n’a jamais « bougé » puisqu’elle est indépendante de l’espace et du temps et peut donc se trouver à un endroit et partout en même temps, aujourd’hui comme hier et demain ?

A cela près que durant notre existence dans ce que nous croyons être la réalité, notre conscience est « mise en veilleuse » par un organe du monde matériel que nous appelons le cerveau. J’ai trouvé une approche très intéressante du rôle du cerveau dans un livre d’Aldous Huxley[2], Les portes de la perception[3] :

«  Ce qu’il suggère (Bergson), c’est que la fonction du cerveau, du système nerveux et des organes des sens est, dans l’ensemble, éliminative, et non productive. Toute personne est, à tout moment, capable de se souvenir de tout ce qui lui est jamais arrivé, et de percevoir tout ce qui se produit partout dans l’univers. La fonction du cerveau et du système nerveux est de nous empêcher d’être submergés et confus sous cette masse de connaissances en grande partie inutiles et incohérentes, en interceptant la majeure partie de ce que, sans cela, nous percevrions ou nous rappellerions à tout instant, et ne laissant que ce choix très réduit et spécial qui a des chances d’être utile en pratique. »

« Selon une théorie de ce genre, chacun de nous est, en puissance, l’Esprit en Général. Mais, pour autant que nous sommes des animaux, notre rôle est de survivre à tout prix. Afin de rendre possible la survie biologique, il faut que l’Esprit en Général soit creusé d’une tuyauterie passant par la valve de réduction constituée par le cerveau et le système nerveux. Ce qui sort à l’autre extrémité, c’est un égouttement parcimonieux de ce genre de conscience qui nous aidera à rester vivants à la surface de cette planète particulière. Afin de formuler et d’exprimer le contenu de ce conscient réduit, l’homme a inventé et perfectionné sans fin ces systèmes de symboles et de philosophies implicites que nous appelons les langues. Tout individu est à la fois le bénéficiaire et la victime de la tradition linguistique dans laquelle l’a placé sa naissance – le bénéficiaire, pour autant que la langue donne accès à la documentation accumulée de l’expérience des autres ; la victime, en ce qu’elle le confirme dans la croyance que le conscient réduit est le seul conscient, et qu’elle ensorcelle son sens de la réalité, si bien qu’il n’est que trop disposé à prendre ses concepts pour des données, ses mots pour des choses effectives. Ce que, dans le langage de la religion, l’on appelle « ici-bas », c’est l’univers du conscient réduit, exprimé et en quelque sorte pétrifié par le langage. Les divers « autres mondes », avec lesquels des êtres humains prennent erratiquement contact, sont autant d’éléments de la totalité du conscient appartenant à l’Esprit en Général. La plupart des gens, la plupart du temps, ne connaissent que ce qui se passe dans la valve de réduction et est consacré comme étant authentiquement réel par la langue locale. Certaines personnes, toutefois, semblent être nées avec une sorte de conduit de dérivation qui évite la valve de réduction. Chez d’autres, des conduits de dérivation temporaires peuvent s’acquérir, soit spontanément, soit comme résultat d’« exercices spirituels » délibérément voulus, soit par l’hypnose, soit au moyen de drogues. Par ces dérivations permanentes ou temporaires, coule, non pas, en vérité, la perception « de tout ce qui se produit partout dans l’univers » (car la dérivation n’abolit pas la valve de réduction, qui exclut toujours le contenu total de l’Esprit en Général), mais quelque chose de plus, et surtout quelque chose d’autre que les matériaux utilitaires soigneusement choisis que notre esprit individuel rétréci considère comme une image complète, ou du moins suffisante, de la réalité. »

Il est à remarquer qu’Huxley est un contemporain de Jung (1875-1961), mais que s’il a lu son œuvre, il s’est néanmoins ingénié à trouver des appellations très personnelles. L’Esprit en Général présente en effet un certain cousinage avec le Soi « qui embrasse non seulement la psyché consciente mais aussi la psyché inconsciente », dont l’inconscient collectif.

On sait maintenant, grâce aux expériences de mort imminente, qu’un patient présentant un électroencéphalogramme plat, caractéristique de la désactivation du cerveau, peut ramener de son coma les souvenirs extrêmement précis d’une extraordinaire aventure. C’est la confirmation qu’une fois la valve de réduction hors service, la conscience récupère ses lettres de noblesse et communie avec le Soi-Esprit en Général. Mais on sait aussi, grâce à Jung, que des petites communions ont lieu assez régulièrement dans la vie de chaque individu : très brièvement et à l’insu de l’individu, la psyché shunte la valve de réduction et flirte avec le Soi. Elle est ici et ailleurs en même temps. Ce qui donne lieu à des coïncidences remarquables que Jung a appelées synchronicités. Il est difficile de ne pas les remarquer. Mais comme elles ont tendance à être déstabilisatrices, nombre d’individus préfèrent ne pas les voir. Ils se privent alors d’un contact valorisant avec l’Esprit en Général. Quel dommage !

Yves Emery

 

[1]    Mange, prie, aime d’Elisabeth Gilbert, Calmann-Lèvy, 2008, pages 307 à 310.

[2]Aldous Huxley est un romancier britannique (1894-1963) issu d’une lignée de savants et ayant lui-même étudié à Eton et Oxford. Mais c’est par le roman qu’il a choisi d’exprimer ses convictions. Il est principalement connu pour son roman Le meilleur des mondes, paru en 1932, prémonition d’une société prévue pour le 25ème siècle, mais qui présente bien des aspects de celle qui est aujourd’hui la nôtre.

[3]Editions du Rocher, 1954, pages 24 et 25.

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