Je viens de lire, tout à fait par hasard, un roman de Joseph Kessel (1898-1979), Les mains du miracle, écrit en 1959 et publié l’année suivante. C’est l’histoire authentique, car recueillie de la bouche même du héros : Félix Kersten (1898-1960), médecin d’origine finlandaise. Cet homme soignait et guérissait ses patients grâce à des massages thérapeutiques. Il y avait été initié par un maître tibétain ayant reconnu en lui son successeur. Les succès médicaux de Kersten ne tardèrent pas à lui attirer une important clientèle, dont certains grands personnages d’Europe. Tel Robin des bois, il faisait payer les riches (5000 marks la cure) et soignait gratuitement les pauvres.

Sa notoriété lui attira un malade très particulier : Heinrich Himmler, le bras droit d’Hitler, qui souffrait de violents maux de ventre. Voilà un patient dont Kersten se serait bien passé ! Mais il n’eut guère le choix. Aucun des nombreux médecins qu’Himmler avait consultés auparavant n’avaient réussi à le soulager. C’est pourtant ce que fit Kersten dès la première visite. Profitant de sa position de force, Himmler se l’attacha comme médecin personnel. Petit à petit, Kersten s’aperçut qu’une fois ses douleurs effacées, Himmler pouvait se montrer conciliant et accorder certaines faveurs à son médecin « adoré ». C’est ainsi que crise après crise, négociation après négociation, le dit médecin parvint à obtenir la grâce de milliers de victimes promises à la mort par les Nazis.

C’est une histoire incroyable et qui pourtant est attestée par de nombreux documents officiels. Mais c’est aussi un épisode longtemps méconnu pour la simple raison que toutes ces négociations se firent en secret et que bien peu de personnes le partagèrent. Inquiété à la Libération, une commission d’enquête spéciale le disculpa en 1949. Il fut même décoré par les Pays Bas et, à titre posthume, reçut la Légion d’honneur en France.

L’autre aspect de ce livre réside dans son intérêt historique et documentaire. Kersten, par sa proximité avec l’exécuteur en chef des basses œuvres, puis la confiance qu’il inspire à Himmler, pénètre au plus profond de sa psyché. Et là, même si Kessel en rajoute peut-être, on prend conscience de la folie d’Himmler et de tous ses comparses, Hitler en tête. L’Allemagne, durant quinze ans, a véritablement été gouvernée par une aliénocratie. « … des fous et demi-fous qui dirigeaient le Troisième Reich et dont la démence avait un tour répugnant et dangereux – mégalomanie, fanatisme, sadisme, racisme… » (page 184) « Ainsi l’Allemagne et les pays qu’elle avait conquis et la puissance terrible qu’elle représentait encore étaient régies entièrement, souverainement, uniquement, par un syphilitique en pleine évolution, dont le corps et l’esprit subissaient depuis des années les ravages croissants de la paralysie générale. Et par répercussion, le sort des hommes dans le monde entier dépendait d’un cerveau atteint en sa plus profonde substance. » (page 223) « Le roi des fous, au lieu de porter une camisole de force, disposait du sang des peuples pour alimenter les jeux de ses démences. » (page 224).

Cela ne vous évoque-t-il pas un autre roi des fous qui sévit actuellement de l’autre côté de l’Atlantique ? L’histoire se répète, semble-t-il. Les nouvelles générations ont oublié ce qu’ont vécu les anciennes presque disparues. Gare !

Les mains du miracle, Éditions Gallimard, 1960 – Collection Folio, 5569.

Yves Emery

 

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