Voilà une dizaine d’années, alors que la neige avait recouvert la Bretagne d’un épais manteau blanc, je me promenais dans des prés bordant une rivière, accompagné de deux chiens aussi ravis que moi de ce tapis somme toute exceptionnel dans cette contrée. A un certain moment, j’ai remarqué au loin sur ma droite une harde de biches qui montait la pente après avoir traversé la rivière et, peu après, j’ai croisé leurs empreintes dans la neige. Traces que, bien sûr, les chiens ont aussitôt flairées. Or les chiens, c’est bien connu, ont un bon nez mais une vue très moyenne ; eux n’avaient pas remarqué la harde et ils sont partis comme des fous, mais dans le mauvais sens : ils ont pris la piste à l’envers !

Pourquoi cette évocation pastorale ? Parce qu’à mon sens elle image bien le comportement de tous ces individus qui ont bloqué les routes durant ce dernier week-end. Eux aussi prennent la piste à l’envers. Plutôt que de voir au loin les bienfaits qu’une moindre consommation de carburant, dictée par son prix élevé, procurerait à la planète, ils préfèrent s’engouffrer le nez au ras du sol dans une révolution destinée à conserver leurs attitudes insensées et dévastatrices.

Et pourtant, il va bien falloir les abandonner un jour ou l’autre ces attitudes insensées ! Sauf que cela demande une refonte totale du Système et donc des esprits. Or, une grande majorité des esprits n’y est pas prête. Bien au contraire, elle veut continuer à pouvoir profiter librement et au meilleur compte de tous ces moyens que l’Industrie et l’Économie mettent à sa disposition à grand renfort de publicité et d’information.

Ainsi, ce dernier événement, révélateur, en date dans ma région : le départ de la Course du Rhum[1]. Depuis quelques années, des gens ont pris l’habitude de se regrouper sur le Cap Fréhel pour regarder passer les bateaux. Cette année, la commune et le département ont dû prendre des mesures d’exception pour endiguer le flot des voyeurs : le Cap (5 km de long) a été interdit à la circulation et des navettes de cars organisées pour transporter la foule des parkings au phare ; des barrières ont été  dressées tout autour de la pointe afin d’éviter que les plus décérébrés aillent glisser des falaises, et des forces de l’ordre ont été déployées pour faire appliquer les mesures de protection (!). Sans compter les embouteillages monstres qu’une telle concentration provoque immanquablement.

Moi aussi j’ai regardé le départ de la course, mais chez moi, devant mon poste de télévision, avec une caméra embarquée dans un bateau accompagnateur, une autre dans un hélicoptère et plusieurs autres directement sur certains des bateaux en course. J’en ai vu bien plus que ceux agglutinés sur le Cap.

Je connais personnellement certains de ces agglutinés systématiques, qui sont au demeurant des gens charmants ; mais, apparemment, leur réflexion est limitée, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez… ou ils n’ont pas envie de voir plus loin que le bout de leur nez : il n’est de pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir ! Si ce n’est pas de la décérébration, alors qu’est-ce que c’est ?

Yves Emery

[1]Tous les bateaux ou presque sont sponsorisés par de grosses entreprises, des banques, etc. C’est véritablement une course « industrielle et économique ».

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