Voilà environ vingt-cinq siècles, en Chine, Lao-tseu et Tchouang-tseu, les Pères du taoïsme, prêchaient l’état sans désir, tant ils étaient convaincus des tristes sentiments que ne manque pas d’inspirer le désir à l’humanité : l’envie, la jalousie, la convoitise, l’avidité ; et leurs conséquences : l’ « anémie » spirituelle, l’exploitation de l’homme par l’homme, la violence, le vol, le meurtre. Les Chinois en ont-ils tiré parti ? Ce n’est pas sûr. Ce dont on peut être sûr, en revanche, c’est que les conseils éclairés de ces Sages ne sont pas parvenus jusqu’en Occident ou, pour le moins, pas assez tôt pour éviter cette monstrueuse culture du désir qu’est la société matérialiste.

Quel est, en effet, le pilier central de la société de consommation – et du capitalisme, par la même occasion ? La création permanente du besoin, la soumission perpétuelle à la tentation, l’exacerbation du désir ; avec, pour seul objectif, la croissance, c’est-à-dire la croissance de la richesse pour… 10% de la population aux dépens de l’appauvrissement des 90% restants.

Or, cette exaspération du désir est totalement injustifiée : elle ne répond à aucun besoin fondamental. Tous les comportements suggérés par les créateurs de besoin sont purement et simplement superflus. Ils s’appuient sur de soi-disant phénomènes de mode, donc censés émaner de la demande collective, en réalité de subtiles supercheries fabriquées de toutes pièces et lancées dans le public à grand renfort de publicité.

En sorte que l’appauvrissement des 90% restants est un non-sens, une absurdité, j’ai presque envie de dire, une idiotie. En effet, pourquoi s’obstiner à s’appauvrir dans la satisfaction de besoins superflus, inutiles et par conséquent illusoires ? Neuf hommes sur dix sont-ils masochistes, et le dixième sadique ? Pourquoi se lamenter sur la faiblesse du pouvoir d’achat lorsque la plupart des articles pouvant être achetés sont inutiles et n’existent que pour enrichir leurs fabricants ? Parce que quelques nantis peuvent se permettre d’acquérir l’inutile et que l’égalité républicaine, ce vain mot, devrait tous nous y autoriser ? Que les nantis achètent donc tout leur soûl…leur digestion n’en sera que plus difficile !

C’est en s’efforçant de convaincre les 90% restants de l’absurdité de leurs comportements stéréotypés que nous avons une chance de nous en sortir, non en cherchant à redistribuer le pouvoir d’achat. Il ne s’agit pas de prendre aux riches pour donner aux pauvres – ce serait la guerre ! – mais d’éviter de stupidement donner aux riches. Sans la manne des pauvres, les riches ne sont rien, et le capitalisme… capote. Vous rendez-vous compte du pouvoir qui est le nôtre ?

Certes, rien dans notre éducation ne nous a préparé à cette métamorphose ! Au contraire, la société, dès notre naissance, s’est ingéniée à nous transformer en bons petits soldats de l’armée consumériste. Et, pour nombre d’entre nous, il fut hors de question de ne pas en profiter, hors de question de se tenir en marge de la troupe, pour ne pas dire du « troupeau ». Et j’emploie ce terme tendancieux à dessein ! Car ne faut-il pas présenter à peine plus de bon sens que les animaux pour persister à s’y maintenir ? N’avons-nous pas une conscience et un libre arbitre susceptibles de nous faire opérer des choix personnels et non dictés par l’ensemble ? Des choix sans doute moins confortables, mais tellement plus responsables.

Voilà vingt-cinq siècles, en Chine, l’offre était telle que des Sages pouvaient relativement facilement vivre dans un état sans désir. De nos jours, en Occident, l’offre étant devenue pléthorique et omniprésente, la sagesse voudrait que nous vivions dans un état de moindre désir. Ainsi conjuguerions-nous de nobles qualités telles le désintéressement, la satisfaction, l’épanouissement qui nous amèneraient à l’éveil spirituel, à la coopération, à la douceur et à l’amour.

Yves Emery

 

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