A l’heure où Muriel Barbery publie son nouveau roman, Un étrange pays, j’ai réessayé de lire le précédent, La vie des elfes. J’y suis presque parvenu, au bout d’une semaine, mais ne suis guère plus avancé pour autant. Help !

En 2008, elle avait fait paraître L’élégance du hérisson, devenu best-seller et adapté au cinéma. J’avais moi aussi fort apprécié ce roman, même si, semées par-ci par-là, quelques tirades intellectualistes m’avaient sérieusement agacé. Cependant, il m’avait alors semblé comprendre que ces passages faisaient partie d’une stratégie ironique destinée à se moquer des « brasseurs de pensées inutiles et absurdes » en les attaquant sur leur propre terrain. Je n’en mettrais plus ma main à couper aujourd’hui ! Ou alors, cette fois, c’est tout le roman qui entre dans cette stratégie… C’est avec l’impression que je venais de lire des pensées inutiles et absurdes que, chaque fois, j’ai refermé cet ouvrage.

Alors, en bref, j’ai cru avoir à faire à une allégorie du combat du Bien contre le Mal. Le Bien est représenté par les habitants d’un petit bled du Morvan, par deux petites filles dotées de super pouvoirs car issues du croisement entre humains et elfes, et par quelques bons elfes. Le Mal semble n’être l’apanage que de mauvais elfes (un elfe, selon le Robert, étant un génie de l’air dans la mythologie scandinave). Maria, l’une des gamines, vit dans le Morvan, parle aux arbres, aux animaux, aux elfes et voit des choses que le commun des mortels ne distingue pas. Clara, l’autre gamine, vit en Italie et s’est mise spontanément à jouer du piano de façon sublime. Quand elle joue, elle est capable de se mettre en relation avec Maria, de la voir et de lui parler. Il semble que le Bien finisse par triompher après une guerre météorologique – esprits de l’air obligent – qui m’a rappelé la guerre picrocoline de Rabelais, c’est-à-dire limitée à un tout petit territoire tandis que le lecteur pourrait penser qu’il s’agit d’un conflit d’envergure. Voilà pour l’intrigue. Thème et intrigue flirtant  avec la Fantasy. Pourquoi pas ?

Le problème vient de la construction des phrases avec des prépositions utilisées de façon très inhabituelle, des phrases à rallonge et économes en virgules, et surtout des métaphores absconses, des analogies formées par l’association de termes apparemment sans rapport les uns avec les autres, ou alors fort lointain. Or, comme l’auteure décrit des choses invisibles et inconnues, les analogies pullulent, rendant la lecture aride et pénible. Il faut arriver au milieu de l’ouvrage pour trouver quelques aires de repos de narration « normale ». Et puis, très vite, l’écriture hallucinée reprend ses droits.

J’ai cru pendant un moment qu’il convenait d’éviter une lecture raisonnée en se laissant porter par la musique des mots, comme en poésie. Oui, à cela près que ce n’est pas la meilleure façon d’appréhender le sens du texte. Voilà pourquoi j’ai précédemment utilisé les expressions : « j’ai cru avoir à faire », « il me semble que ». Parce qu’en définitive, je vous l’avoue humblement, je n’ai pas saisi, et le sens, et le pourquoi de ce livre. Y a-t-il un message écologique, l’essentiel de l’action se situant au sein d’une campagne morvandelle somptueusement décrite, alors que les villes n’ont certes pas cet honneur ? (voir ci-dessous) Peut-être, mais je ne l’ai pas déchiffré.

Il n’empêche que j’y ai néanmoins glané quelques bijoux dont je tiens à vous faire profiter :

« La vraie foi, on le sait, se soucie peu de chapelles, elle croit en la collusion des mystères et broie dans son syncrétisme candide les tentations trop sectaires. » (page 58) Une phrase que Jung n’aurait certes pas désapprouvé !

La ville : « Elle ne découvrait pas seulement une terre qui avait capitulé sous l’ensevelissement des pierres mais encore ce qu’on avait fait à ces pierres elles-mêmes qui s’élevaient vers le ciel par masses grises et rectilignes et avaient cessé de respirer sous l’assaut qui les avait mutilées à jamais. Ainsi, dans l’obscurité naissante qui jetait dehors une humanité joyeuse grisée du retour des brises tièdes, Clara ne contemplait qu’un amas de pierres mortes et un cimetière où s’enterraient volontairement des vivants ». (page 59) Tout à fait d’accord avec l’auteure !

« Savez-vous ce qu’est un rêve ? Ce n’est pas une chimère engendrée par notre désir mais une autre voie par où nous absorbons la substance du monde et accédons à la même vérité que celle que dévoilent les brumes, en celant le visible et en dévoilant l’invisible. » (page 128)

« Certaines femmes ont une grâce qui leur vient de la démultiplication de l’essence féminine, par un effet d’écho qui, les faisant singulières et plurielles, les incarne à la fois en elles-mêmes et dans la longues lignées des leurs. » (page 240) L’inconscient collectif, en quelque sorte. Les femmes sont fort à l’honneur dans ce livre et semblent représenter le salut de l’espèce humaine.

La stupidité ou l’espoir ? « Et si tant d’hommes ont pu vivre deux millénaires dans un réel façonné par la croyance en la résurrection d’un crucifié portant couronne d’épines, il n’est pas absurde de penser que tout est possible en ce monde. » (page 257)

Yves Emery

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