Avec le printemps qui s’annonce, certains retraités de mon entourage commencent à frétiller. Par quelques indiscrétions j’apprends que l’une part au Pérou avec un couple d’amis, deux autres vont aux Açores par un voyage organisé, deux autres en Norvège où ils ont de la famille, deux autres au Vietnam, etc. Nombre de ces retraités étaient éleveurs laitiers et les éleveurs, c’est bien connu, ne prennent jamais de vacances. Si bien qu’une fois en retraite, ils ont du retard à rattraper. Et comme ils ont vendu leur exploitation et qu’un bon petit pactole dort au Crédit Agricole, ils en ont les moyens. Alors, hardi petit !

 

Sauf que cela tombe mal, car la Terre est en train d’en crever de tous ces retraités volants qui font les choux gras des compagnies aériennes. De ces retraités-là et, d’ailleurs, de tous les autres, retraités ou non, qui ont la bougeotte. Oh, mes retraités sont bien conscients de la pollution atmosphérique et du dérèglement climatique : avec les médias qu’ils écoutent et regardent à longueur de journée, il ne peut en être autrement. Mais ils se disent que ce n’est pas leur petit voyage en avion ou leur périple à l’autre bout du Pays qui va changer grand-chose. Certes. Sauf qu’étant donné qu’ils sont des millions, voire des milliards à penser ainsi, nous courons à la catastrophe. Et tout cela à cause de petits intérêts personnels mesquins et superflus, histoire de faire comme les autres ou de passer le temps ou de se faire plaisir. Mais peut-on se faire plaisir en mettant la vie de notre descendance en danger ? Gageons qu’une très grande majorité de nos contemporains n’en a strictement rien à faire du moment qu’elle peut satisfaire à court terme ses exigences personnelles. Et que si quelque culpabilité vient parfois la déranger, elle la met vite dans sa poche et son mouchoir par-dessus.

 

Il me semble que mes retraités de l’agriculture appliquent inconsciemment un principe que l’Industrie a rationalisé à l’extrême : le droit à polluer. Eux se disent sans doute : « Pendant que les salariés de l’Industrie et les fonctionnaires voyageaient tous azimuts, nous restions aux pis de nos vaches. Alors maintenant, nous avons gagné le droit d’en faire autant ! » L’Industrie, de son côté, voit cela comme un marché… de plus : « Ou bien je pollue et alors j’utilise  ou j’achète un droit à polluer. Ou bien j’évite cette pollution en investissant, et je peux alors vendre mon droit à polluer » dit Christophe Bonneuil dans le petit livre d’Antoine Costa, La nature comme marchandise.[1] (Un petit livre fort instructif, mais très dérangeant, voire démoralisant).

 

Le comble de l’hypocrisie est atteint par les partenaires de mes retraités volants, les compagnies aériennes. « En 2012, Air France KLM a par exemple participé à la protection de 470.000 hectares de forêts à Madagascar, représentant 35 millions de tonnes de CO2. Le tout avec l’aide de la fondation Yann Arthus Bertrand, Goodplanet et le WWF. Sans que cela n’influence en rien le développement et la croissance de l’entreprise. » Au contraire. « Le transport aérien a pour projet de devenir neutre en carbone sans pour autant toucher à ses niveaux d’émissions de gaz à effet de serre. » De qui se moque-t-on ?

 

C’est quand même désolant d’arriver à un âge avancé, l’âge de la sagesse chez les Indiens, et de se faire les complices des meurtriers de la Terre et de l’Humanité !

Yves Emery

[1]Éditions Le Monde à l’envers, 2018.

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