Je l’avoue sans honte le titre m’a accroché. Connaissant quelque peu les convictions de Frédéric Lenoir, je pensais bien que « son » ange n’appartenait sans doute pas à la clique du panthéon chrétien. Je n’ai pas été déçu. Autant le dire de suite, La consolation de l’ange est une ode à la vie en ce bas monde, un guide destiné à faire en sorte que du bas, le lecteur monte vers le haut. La trame romancière est astucieuse :dans une même chambre d’hôpital se trouvent un jeune homme qui vient de subir un lavage d’estomac suite à une tentative de suicide et une vieille femme en fin de vie mais cependant dotée d’une pêche d’enfer… ou plutôt de paradis. Une vieille femme qui fut autrefois professeur de philosophie, donc habituée à manipuler les concepts et les jeunots. Et cette femme qui est là pour mourir va ré-insuffler le désir de vivre à ce désespéré. Le dialogue qui s’instaure entre les deux personnages balaye large, tandis que nombre d’aspects de la vie courante passent au crible des convictions de la vieille dame, convictions qui, cela m’a semblé évident, reflètent celles de l’auteur… et les miennes, d’ailleurs, dans une large proportion. Le problème c’est que le jeunot ayant commencé des études de médecine, il est déjà tombé dans le moule rationaliste qui l’a puissamment marqué, et qu’il réfute nombre des arguments à tendance philosophique ou spirituelle de sa voisine. C’est bien sûr ce qui fait l’intérêt de ce dialogue au cours duquel on retrouve tous les a priori des rationalistes dogmatiques. Le pompon est atteint lorsque la vieille dame lui confie avoir vécu une expérience de mort imminente dans sa jeunesse, expérience qui l’a boostée pour le reste de son existence. Malgré ses réticences, il est peu à peu obligé d’admettre que cette femme, avec tous ses comportements et idées qui lui paraissent déraisonnables, est bien plus heureuse et sage que lui, et qu’il aurait peut-être intérêt à changer son fusil d’épaule. De plus, garçon en mal de mère, il trouve en cette femme une grand-mère et même une Grande Mère, au sens archétypal de ce terme. Ce qui donne à tout le roman une charge émotive importante qui, je dois bien l’avouer, m’a brouillé la vue plusieurs fois. En tant qu’expert en religions, j’ai trouvé courageux que Frédéric Lenoir exprime dans ce roman des convictions parfois fort éloignées des croyances des religions établies. Son Dieu, qu’il nomme ainsi pour plus de compréhension, n’a rien à voir avec celui des monothéismes, mais bien plus avec la divinité des Amérindiens ou des Aborigènes australiens. « Ma raison conçoit Dieu comme la substance de tout ce qui est », dit la vieille dame. La seule critique que je formulerai réside dans sa tentative d’expliquer la destinée ultime de l’humanité. J’ai compris que pour lui l’individu doit s’efforcer de faire le bien pour le Bien, partant du principe que le monde divin ne peut être qu’un univers détaché de toute contingence où le Bien et la Beauté sont les seules attitudes envisageables. Personnellement, je suis plus restrictif, considérant que si nous devons effectivement nous efforcer de faire le bien, c’est dans une fin utilitaire et divine… que je ne peux décemment pas exposer dans cette présente note de lecture. Et puis il y a quelque invraisemblance dans certaines situations : il serait fort étonnant que dans un hôpital moderne on installe un jeune homme dans la même chambre qu’une vieille dame qui devrait d’ailleurs occuper l’une de celles d’un service de soins palliatifs. Quant à la situation des protagonistes à la fin du livre, elle est aussi hautement improbable…mais tellement émouvante. C’est un roman !

La Consolation de l’ange de Frédéric Lenoir, Éditions Albin Michel 2019.

Yves Emery